Whiskies: La crédibilité de l’État mise en sachet
À l’approche de l’échéance fatidique imposée aux distillateurs pour abandonner le plastique au profit du verre, le gouvernement camerounais joue sa crédibilité face à des lobbys industriels habitués aux sursis à répétition.
Le compte à rebours est lancé, et avec lui, le retour d’un feuilleton politico-économique qui tient le Cameroun en haleine depuis plus d’une décennie. Sauf énième coup de théâtre, le délai supplémentaire accordé aux entreprises pour achever la migration du conditionnement des whiskies en sachet vers les bouteilles en verre arrive à son terme le 18 décembre 2026. Mais dans les rues de Douala et de Yaoundé, là où ces doses d’alcool bon marché et ultra-fort font des ravages quotidiens, l’optimisme ne se bouscule pas. L’histoire récente de cette guerre des emballages invite, il est vrai, à la plus grande prudence : chaque échéance passée n’a semblé être qu’un mirage destiné à repousser la décision définitive.
Pour comprendre le scepticisme ambiant, il faut remonter le fil du temps. Cette nouvelle date butoir découle en réalité d’un arrêté conjoint signé le 18 décembre 2018 par les ministres des Mines, de l’Industrie et du Développement technologique, du Commerce, et de la Santé publique. Ce texte modifiait déjà les dispositions initiales d’un premier arrêté datant du 12 septembre 2014. Le calcul est simple et cruel : depuis douze ans, la logique financière et les intérêts corporatistes semblent systématiquement l’emporter sur les impératifs de santé publique.
Le double jeu de la politique publique
Le scénario sera-t-il différent cette fois-ci ? La question mérite d’être posée tant le dossier des whiskies en sachet est devenu le symbole absolu d’une gouvernance hésitante, prise en étau entre deux feux. D’un côté, les pouvoirs publics multiplient les sorties médiatiques pour rappeler leur volonté de protéger les consommateurs contre ces boissons. Leurs conditionnements ultra-accessibles favorisent une consommation excessive et destructrice, notamment chez les jeunes et les populations à revenus modestes. De l’autre, la répétition des reports a ancré dans l’opinion publique le sentiment pernicieux que les engagements réglementaires de l’État sont élastiques et négociables.
Cette perception nourrit un doute grandissant et légitime. Si une nouvelle prorogation devait intervenir en fin d’année, comment le gouvernement pourra-t-il encore convaincre que le calendrier fixé par les autorités constitue une véritable échéance légale, et non une simple étape bureaucratique susceptible d’être balayée au gré des circonstances ?
Le chantage à l’investissement
En coulisses, les industriels affûtent déjà leurs arguments de défense. Ils font valoir que la migration technique vers le conditionnement en bouteille exige de lourds investissements financiers, du temps et une restructuration complexe des chaînes de production. Dans un contexte économique globalement tendu, certains opérateurs n’hésitent pas à invoquer des difficultés d’approvisionnement ou des risques de pertes d’emplois pour réclamer une flexibilité renouvelée.
Cependant, ces arguments peuvent-ils encore justifier un report après plus de douze années de transition réglementaire ? Pour la société civile, la réponse est un « non » catégorique. Les reports successifs n’ont fait qu’affaiblir l’autorité de l’État. Une réglementation qui n’entre jamais pleinement en vigueur perd son caractère dissuasif et envoie un signal désastreux : celui que les décisions publiques restent malléables jusqu’à la dernière minute.
Dans les couloirs des ministères, le malaise est palpable. Des observateurs reconnaissent que le sujet fait l’objet de tensions récurrentes entre les administrations concernées. Certaines sources proches du dossier affirment d’ailleurs sous cape que la pression pour accorder de nouveaux délais vient souvent de « très haut », là où le poids des taxes versées par les alcooliers pèse lourd dans la balance.
Si, pour l’heure, le gouvernement martèle qu’il n’y aura aucun nouveau délai, le doute persiste. Les entreprises jouent-elles le jeu de la transition ou attendent-elles un énième miracle législatif ? Les sanctions prévues seront-elles réellement appliquées le 19 décembre au matin ? Le temps presse. Au-delà d’un simple débat sur la nature d’un emballage plastique, c’est la capacité même de l’État camerounais à faire respecter sa propre loi qui se joue sur le comptoir.
Par Julien Efila

