Whisky en sachet: Douze ans de demi-mesures, et le poison circule toujours
Le gouvernement a accordé aux producteurs jusqu’au 18 décembre 2026 pour se conformer aux normes. Une ultime échéance qui relance le débat sur l’efficacité des mesures prises depuis plus de dix ans.
Pendant plus d’une décennie, les autorités ont promis la disparition du whisky en sachet. Les textes se sont succédé, les échéances ont été repoussées et les contrôles renforcés par vagues. Pourtant, dans les quartiers populaires, les petits sachets d’alcool à 100 FCFA continuent de circuler presque comme si de rien n’était. Le nouvel ultimatum fixé au 18 décembre 2026 apparaît ainsi moins comme le début d’une nouvelle offensive que comme le dernier épisode d’un long bras de fer entre l’État et une filière qui a toujours réussi à gagner du temps.
Cette fois, le gouvernement assure qu’il n’y aura plus de sursis. Les producteurs disposent de dix-sept mois pour mettre leurs unités aux normes. À défaut, les usines seront fermées et les contrevenants sanctionnés. « À partir de cette date, la production du whisky en sachet sera interdite au Cameroun. « Aucune dérogation ne sera accordée », a prévenu le ministre des Mines, de l’industrie et du développement technologique, Pr Fuh Calistus Gentry, lors d’une visite de travail à Douala. L’annonce intervient dans un contexte particulièrement sensible. Ces dernières semaines, plusieurs unités clandestines ont été démantelées dans la capitale économique. À Nkongsamba, un jeune homme est mort après un concours de consommation de whisky en sachet. Quelques jours plus tard, à Bangangté, une fillette de sept ans est décédée après avoir ingéré un sachet d’alcool vendu dans un commerce de proximité. Deux drames qui ont ravivé un débat que beaucoup pensaient définitivement tranché.
Pourtant, les pouvoirs publics ne découvrent pas aujourd’hui les dangers de ces boissons. Dès 2014, une norme nationale prévoyait déjà leur retrait progressif du marché. Au fil des années, plusieurs arrêtés sont venus encadrer leur production et leur commercialisation. En 2023 encore, le gouvernement annonçait l’interdiction des sachets de moins de 50 millilitres tout en laissant un délai supplémentaire aux industriels pour adapter leur production. Ces reports successifs ont entretenu une situation paradoxale : les autorités annonçaient régulièrement la fin du whisky en sachet pendant que celui-ci continuait à être vendu dans les boutiques et les marchés.
Pour les associations de consommateurs, c’est précisément cette succession de moratoires qui explique l’impasse actuelle. Alphonse Ayissi Abena, président de la Fondation camerounaise des consommateurs (Focaco), réclame l’examen du recours déposé devant le tribunal administratif de Yaoundé contre le moratoire accordé aux producteurs, estimant que chaque report a prolongé la circulation de produits potentiellement dangereux. Car derrière le conditionnement se cache une question bien plus préoccupante : la qualité des alcools mis sur le marché. En effet, plusieurs produits issus de circuits informels sont soupçonnés de contenir du méthanol ou d’autres substances impropres à la consommation.
« Les conséquences peuvent être dramatiques : troubles neurologiques, perte de la vue, intoxications sévères, voire décès ». Les services de santé alertent depuis des années sur ces risques, sans parvenir à enrayer totalement le phénomène. Mais si le dossier tarde à être définitivement refermé, c’est aussi parce qu’il touche à des intérêts économiques considérables. La filière du whisky en sachet fait vivre producteurs, grossistes, transporteurs et détaillants. Sa disparition suppose une profonde réorganisation industrielle, avec des investissements dans de nouveaux équipements et un passage annoncé vers le conditionnement en bouteilles de verre à partir de 2027. En parallèle, les circuits clandestins alimentent un marché informel difficile à contrôler. Selon la Chambre de commerce, de l’industrie, des mines et de l’artisanat, la contrebande et la contrefaçon font perdre plus de 200 milliards de FCFA chaque année à l’économie nationale.
Les autorités veulent désormais accélérer le mouvement. Les producteurs devront prouver la conformité de leurs installations, assurer la traçabilité de leurs matières premières, respecter les normes d’hygiène et soumettre leurs produits à des contrôles renforcés. Des brigades mixtes associant les administrations compétentes seront chargées de multiplier les inspections.
Hélène Tientcheu

