Nationalisation d’Eneo: Attention, danger ! 

La reprise du contrôle d’Eneo par l’État, le 19 novembre dernier, est saluée par certains. Mais, cette option est difficilement défendable sur le long terme, au regard de la mauvaise gouvernance des entreprises publiques qui est devenue la règle. Il est donc urgent de rechercher un nouveau partenaire stratégique privé afin que l’énergéticien ne soit pas aussi détruit par des pratiques peu orthodoxes.

Par chauvinisme, de nombreux compatriotes se sont réjouis de la signature de la convention de rachat, par l’État du Cameroun, des 51% du capital social (actions) d’Energy of Cameroon (Eneo) détenus par le fonds d’investissement britannique Actis depuis 2014. Au prix de cession (montant) de 78 milliards de F, le capital est maintenant réparti entre l’État (95%) et le personnel d’Eneo (5%). Le nationalisme observé est renforcé par le discours prononcé par le ministre des Finances pendant la cérémonie de signature des documents y relatifs. Notamment, lorsqu’il a déclaré que le rachat des actions d’Actis s’inscrit dans une dynamique plus large portée par les orientations stratégiques de la politique du chef de l’État. Une volonté affirmée, a-t-il expliqué, de renforcer notre souveraineté économique, consolider les capacités nationales dans le secteur électrique et garantir une gouvernance cohérente des entreprises d’intérêt stratégique. En somme, a-t-il poursuivi, il ne s’agit pas d’une simple opération financière mais d’un choix structurant porteur d’avenir. Étant entendu que « l’exercice du droit de préemption par l’Etat n’est pas à redouter », a martelé Louis Paul Motaze. Soulignant que cette décision stratégique vise généralement à se donner la capacité juridique de consolider un secteur vital comme l’est le secteur électrique. Pour le cas d’Eneo, cette décision est motivée, a-t-il affirmé, par la volonté de redresser, moderniser et développer une entreprise stratégique.

La signature de la convention de rachat marque ainsi le début d’une période intérimaire qui se prolonge jusqu’au « closing », c’est-à-dire la clôture définitive au plan juridique de la transaction finalisée le 19 novembre 2025. Durant cette période transitoire, plusieurs conditions doivent être satisfaites par chacune des parties, l’autre partie étant Actis, représenté à la cérémonie par David Alderton qui était membre du Conseil d’administration d’Eneo au sein duquel il représentait Actis, et dirigeant de Cameroon Power Holdings (CPH). Au-delà des formalités à remplir, la priorité est désormais, de l’avis du Minfi, de protéger la valeur d’Eneo, assurer la continuité du service public de l’électricité et respecter les engagements pris.

La question de fonds qui se pose dès lors est la suivante : pendant quelle durée l’État gardera-t-il la main sur Eneo, une entreprise déjà surendettée – 800 milliards de F de dettes dont 500 milliards dus aux fournisseurs – et qui peine à relever ses nombreux défis au quotidien ? À savoir : l’extension et la densification du réseau de distribution ; la réduction des pertes techniques et commerciales, les fraudes occasionnant un manque à gagner de 60 milliards de F par mois, soit 15% du chiffre d’affaires de l’entreprise ; la maîtrise des charges d’exploitation ; le respect du rythme des investissement nécessaires ; l’amélioration du service rendu à la clientèle ; la contribution à l’équilibre financier du secteur afin que les coûts de fonctionnement et d’investissement soient durablement couverts.

Interrogations

Sur ces difficultés, le ministre de l’Eau et de l’Énergie (Minee), Gaston Eloundou Essomba, qui coprésidait le 19 novembre dernier la cérémonie avec son homologue des Finances, a mis le doigt dans la plaie. Il a pointé l’épicentre de tous les problèmes du secteur électrique qui est le déséquilibre financier. C’est pour cette raison, a-t-il déclaré, que la suite du processus sera guidée par le plan de redressement prioritaire monté par l’Etat, avec comme axe central la recherche de l’équilibre financier. Cette stratégie, espère-t-on, devrait permettre de donner les moyens de couvrir l’ensemble des charges du secteur notamment le paiement des factures des différents producteurs indépendants et de la Sonatrel. « Il fallait que l’État reprenne le contrôle pour poser des actes en urgence. Le premier acte serait le refinancement de l’important volume de la dette bancaire d’Eneo. En refinançant la dette, on va certainement trouver des termes plus souples pour que les montants qui sont payés chaque mois soient beaucoup plus bas et donner un peu plus de trésorerie à Eneo. Naturellement, cela va générer des maturités beaucoup plus longues », a regretté le Minee. Dans la loi de finances attendue, on annonce des mesures pour renforcer le recouvrement. «Tout le monde doit payer sa facture. En améliorant le recouvrement, on va générer un peu plus de ressources au niveau du secteur », a-t-il ajouté. L’élargissement de la base clientèle avec l’installation d’unités qui vont permettre de consommer 150 mégawatts supplémentaires pour à peu près 50 milliards de F de revenus additionnels pour le secteur est également prévu.

Risques

Ces discours qui se veulent rassurants ne peuvent masquer les interrogations légitimes sur la pertinence du modèle économique promu par le gouvernement dans le cadre de la nationalisation d’Eneo sur le long terme. Si la nationalisation est une option provisoire et transitoire, cela peut se défendre. Mais, si a contrario, il s’agit d’un choix définitif, on peut s’interroger sur ses chances de succès, compte tenu de la mauvaise gouvernance des entreprises publiques pilotées par l’État dont nous sommes tous témoins depuis plusieurs décennies. Les cas emblématiques de CAMAIR-Co ou du Chantier naval et industriel du Cameroun ne sont plus à démontrer et renforcent les craintes et doutes fondés des observateurs. Comme les autres entreprises pilotées par l’État, Eneo n’échappera pas au clientélisme et au népotisme lors de la nomination des responsables de ses organes sociaux. Sa masse salariale, comme c’est la règle dans les sociétés essentiellement à capitaux publics, sera davantage gonflée du fait des recrutements fantaisistes pour caser des copines et membres des familles des autorités étatiques.

Le non-paiement ou le paiement tardif des factures par les administrations publiques est une autre épine dans le pied d’Eneo. On sait que les démembrements de l’État (ministères, régions, communes et autres) consomment généralement l’électricité sans se presser de régler à temps leurs factures. Ce qui handicape la trésorerie de l’entreprise. Difficile de croire que toutes ces mauvaises pratiques vont cesser après la nationalisation. Au contraire, la descente aux enfers est plus proche car les mêmes décideurs sont aux affaires.

Bien plus, la nationalisation d’Eneo intervient dans un contexte difficile où le gouvernement est embarrassé face à la facture salée du barrage hydro-électrique de Nachtigal. La distribution partielle de l’électricité produite par cette infrastructure et les retards dans la modernisation du réseau mettent l’État sous pression financière. Au point où bailleurs de fonds et investisseurs observent avec inquiétude l’évolution des autres projets hydroélectriques, croit savoir Africa Intelligence. Selon cette source, le Cameroun affronte une situation préoccupante autour du barrage de Nachtigal, érigé sur le fleuve Sanaga (Centre). La centrale, dont la capacité de 420 MW peut couvrir près de 30 % des besoins énergétiques du pays, est entrée en service à plein régime en mars 2025. Mais l’opérateur d’électricité Eneo, lourdement endetté et aux infrastructures vieillissantes, ne parvient pas à distribuer et donc à payer l’ensemble de l’électricité produite par l’exploitant du barrage, Nachtigal Hydro Power Compagny (NHPC), joint-venture entre Électricité de France (EDF, la Société financière internationale (SFI) et l’État camerounais. Cette situation avait déjà poussé le Minfi à contracter, en accord avec NHPC, en début d’année, une facilité de crédit de 80 milliards de F auprès de la Société générale Cameroun (SGC), afin de régler l’ardoise manquante. Celle-ci est estimée à au moins 15 milliards de F. Cette première ligne de crédit étant arrivée à maturité, l’État a procédé à un nouveau montage financier auprès de banques locales, à hauteur de 100 milliards de F. Les emprunts de l’État visant à se substituer à Eneo constituent un court répit pour NHPC, sans être une solution de long terme. Si un programme de modernisation du réseau électrique est financé par la Banque mondiale (BM), sa mise en œuvre reste laborieuse et peine à suivre le rythme des besoins.

Les difficultés rencontrées autour du barrage de Nachtigal suscitent donc aussi l’inquiétude des bailleurs de fonds impliqués dans d’autres projets hydroélectriques, à commencer par celui de Kikot (Littoral). Ce chantier structurant, évalué à 984 milliards de F CFA est porté par la Kikot-Mbebe Hydro Power Company (KHPC), une coentreprise entre l’État camerounais et, là encore, l’énergéticien français EDF, prévoit l’édification de l’une des plus puissantes centrales du pays, d’une capacité de 500 MW, destinée à alimenter le Port autonome de Kribi. Les travaux doivent débuter au plus tôt au second semestre 2027. Mais les principaux partenaires financiers – BM, Banque européenne d’investissement (BEI) et Agence française de développement (AFD) – s’interrogent déjà sur la faisabilité du projet et surtout sur ses perspectives de rentabilité, au vu des blocages persistants observés à Nachtigal.

Dans ces conditions, il est urgent que l’État entame au plus vite la recherche d’un nouveau partenaire stratégique capable de gérer Eneo dans les règles de l’art parce que les défis à relever sont colossaux et dépassent un État prédateur qui a montré ses limites.

 

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