Surpopulations carcérales: Le cri d’alarme de Mgr Kleda face aux prisons « mouroirs »

Dans une lettre pastorale au ton d’une rare fermeté publiée le 29 juin 2026, l’archevêque de Douala exige une refonte urgente de la chaîne judiciaire et pénitentiaire pour mettre fin à la déshumanisation des détenus.

« Les prisons camerounaises sont des mouroirs ». Rarement une autorité religieuse de premier plan s’était exprimée avec une rigueur aussi inflexible et une telle véhémence sur les conditions de détention au Cameroun. Dans sa dernière lettre pastorale intitulée « Appel à la conversion en vue de l’humanisation des prisons au Cameroun », l’archevêque métropolitain de Douala, Mgr Samuel Kleda, brise l’omerta institutionnelle. Il décrit sans concession un univers carcéral sinistre où la promiscuité extrême, la malnutrition chronique, les épidémies, les abus de pouvoir et la corruption systémique s’additionnent pour transformer les établissements pénitentiaires en de véritables « couloirs de la mort ». Au-delà de la puissance textuelle des mots du prélat, cette sortie médiatique remet brutalement au premier plan une réalité tragique, pourtant documentée depuis des décennies par les observateurs nationaux et internationaux.

L’archevêque ne limite pas son réquisitoire aux seuls murs des pénitenciers. Il remonte méthodiquement la piste du dysfonctionnement jusqu’aux commissariats de police et aux brigades de gendarmerie. C’est là, dès le premier contact avec la machine répressive, que le calvaire commence : gardes à vue prolongées au-delà des délais légaux, cellules insalubres et privées de lumière, arrestations arbitraires et détentions au secret deviennent la norme. « Des personnes arrêtées disparaissent, leurs familles restent sans nouvelles et se heurtent à un mur d’indifférence », s’indigne Mgr Samuel Kleda, qui y voit une atteinte flagrante et intolérable à la dignité humaine élémentaire.

Le cœur du problème réside dans ce que le prélat qualifie de « justice à deux vitesses », un système miné par les lenteurs administratives, le non-respect des procédures et une corruption qui profite aux plus offrants au détriment des indigents. Le fléau majeur reste la détention provisoire abusive. Des milliers de citoyens passent des mois, voire de longues années, derrière les barreaux sans jamais avoir été présentés à un juge ou avoir fait l’objet d’un procès équitable. Pour illustrer cette dérive, la Commission des droits de l’Homme du Cameroun (Cdhc) cite régulièrement des cas aberrants, comme celui de ce détenu maintenu illégalement en cellule pendant près de deux ans en dépit d’une décision officielle de remise en liberté dûment signée.

L’enfer au quotidien : le diagnostic de la société civile

Sur le terrain, les organisations de défense des droits humains et les acteurs de la société civile dressent un tableau clinique tout aussi alarmant de la vie quotidienne des prisonniers. Dans ces espaces clos, les soins médicaux de base sont inexistants ou cruellement insuffisants, favorisant la circulation rapide et incontrôlable des maladies contagieuses comme la tuberculose ou le choléra. Le sort des populations vulnérables y est particulièrement dramatique. Les femmes incarcérées manquent cruellement de produits d’hygiène intime les plus rudimentaires. Plus grave encore, des nourrissons et de jeunes enfants grandissent à l’ombre des cellules, condamnés à partager la peine de leur mère. Quant aux mineurs, malgré les dispositions claires prévues par les textes législatifs nationaux et les conventions internationales ratifiées par l’État, ils ne sont pas toujours séparés des adultes, s’exposant ainsi à toutes les formes de violences et d’abus.

Face à ce naufrage humanitaire, Mgr Samuel Kleda ne se contente pas d’égrener les griefs ; il formule une série de recommandations concrètes et structurelles adressées directement aux décideurs politiques. Il appelle en priorité à mettre un terme définitif aux détentions arbitraires et à recruter massivement des magistrats pour désengorger les tribunaux et accélérer le traitement des dossiers en souffrance. Le prélat plaide également pour l’instauration de peines alternatives à la prison (telles que les travaux d’intérêt général) pour les infractions mineures, évitant ainsi l’incarcération systématique. Enfin, il réclame la création d’une commission indépendante chargée d’auditer et d’examiner en profondeur le fonctionnement de toute la chaîne judiciaire, avec pour objectif de transformer la prison en un lieu de formation et de réinsertion sociale, plutôt qu’en un simple instrument de privation et de punition destructrice.

Un demi-décennie de dégradation continue

Ce cri du cœur ecclésiastique s’inscrit dans un contexte de détérioration continue et chiffrée des infrastructures. Depuis plusieurs années, la Commission des droits de l’Homme du Cameroun, les ONG et les syndicats pénitentiaires multiplient les rapports alarmistes, mais les indicateurs continuent inexorablement de virer au rouge vif. Les données statistiques accumulées entre 2019 et 2024 illustrent parfaitement cette faillite logistique. En cinq ans, l’effort de l’État pour accroître la capacité d’accueil des prisons s’est avéré dérisoire, passant péniblement de 19 155 à 20 955 places théoriques.

Dans le même intervalle, la population carcérale globale a littéralement explosé, bondissant de plus de 21 % pour atteindre le chiffre record de 37 150 détenus. En conséquence directe, le taux d’occupation moyen des prisons camerounaises s’est envolé, grimpant de 159 % à 177,28 %. Dans les grands centres urbains comme Douala ou Yaoundé, la réalité est encore plus étouffante : les détenus s’entassent à plusieurs dans des cellules initialement conçues pour une seule personne. Jusqu’à présent, les réformes législatives et les promesses de modernisation de l’administration pénitentiaire égrainées par le gouvernement peinent à produire des résultats visibles et durables, laissant des milliers d’êtres humains s’enfoncer dans l’abîme carcéral.

Hélène Tientcheu

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