Whisky en sachet: Le sursis de trop pour un poison à 100 FCFA

Le gouvernement accorde un ultime moratoire jusqu’au 18 décembre 2026 aux industriels pour éradiquer définitivement ce conditionnement toxique, relançant le débat sur une décennie de tolérance administrative face à un fléau mortel.

Dans les ruelles poussiéreuses et les débits de boisson des quartiers populaires de Douala, Yaoundé ou Bafoussam, les petits sachets d’alcool frelaté continuent de s’échanger au grand jour, au mépris d’une décennie de promesses gouvernementales et de textes d’interdiction restés lettres mortes. Le nouvel ultimatum fixé au 18 décembre 2026 par les autorités apparaît ainsi moins comme le début d’une offensive foudroyante que comme le dernier épisode d’un long et stérile bras de fer entre l’État et une filière de l’ombre passée maître dans l’art de gagner du temps. Pendant que les administrations multiplient les effets d’annonce, les circuits clandestins et industriels continuent d’inonder le marché d’une substance hautement toxique qui décime la jeunesse et fragilise l’économie nationale.

Cette fois-ci, pourtant, le ton se veut martial et l’exécutif feint l’inflexibilité. Les producteurs ne disposent plus que de quelques mois pour mettre leurs unités de production en stricte conformité avec les exigences de sécurité sanitaire. À défaut, les usines seront définitivement scellées et les contrevenants sévèrement sanctionnés par les tribunaux.

« À partir de cette date, la production du whisky en sachet sera strictement interdite sur l’ensemble du territoire national. Aucune dérogation, aucun nouveau moratoire ne sera accordé », a prévenu avec fermeté le ministre des Mines, de l’Industrie et du Développement Technologique, le Pr Fuh Calistus Gentry, lors d’une visite de travail musclée dans la capitale économique.

Cette soudaine accélération du calendrier politique intervient dans un contexte social particulièrement lourd et saturé de drames humains. Ces dernières semaines, l’actualité nationale a été jalonnée de faits divers tragiques qui ont réveillé la colère de l’opinion publique. À Nkongsamba, un jeune homme a perdu la vie à la suite d’un concours de consommation de ces spiritueux à bas prix. Quelques jours plus tard, à Bangangté, c’est une fillette de sept ans qui a succombé après avoir ingéré accidentellement un sachet d’alcool acheté dans un commerce de proximité. Deux vies brisées de trop qui viennent cruellement rappeler que derrière l’enjeu réglementaire se joue une véritable crise de santé publique.

L’impasse des moratoires successifs dénoncée

Pour les associations de défense des droits des consommateurs, la responsabilité de l’État est lourdement engagée. C’est précisément cette politique de la main tremblante et cette succession de passe-droits qui expliquent l’impasse dramatique dans laquelle se trouve le pays. Alphonse Ayissi Abena, président de la Fondation camerounaise des consommateurs (Focaco), mène le front judiciaire et exige avec insistance l’examen du recours déposé devant le Tribunal administratif de Yaoundé contre les précédents moratoires accordés par le gouvernement. Selon lui, chaque jour de sursis accordé aux industriels équivaut à une complicité passive dans la distribution de produits hautement nocifs.

Car au-delà du simple emballage plastique, c’est la composition interne du liquide qui terrifie les professionnels de la santé. Les analyses en laboratoire révèlent régulièrement que plusieurs marques issues de circuits informels ou de contrebande contiennent de fortes doses de méthanol, un alcool industriel hautement toxique, ou d’autres substances chimiques totalement impropres à la consommation humaine. Les services médicaux des grands hôpitaux alertent sans relâche : les conséquences d’une ingestion régulière ou massive de ces alcools frelatés sont dévastatrices, provoquant des troubles neurologiques irréversibles, la cécité, des intoxications hépatiques sévères et, trop souvent, une mort rapide.

Le poids des lobbys et l’ombre de la contrebande

Si le dossier traîne en longueur depuis tant d’années, c’est également parce qu’il interfère avec des intérêts financiers et économiques colossaux. La filière du whisky en sachet fait vivre un écosystème tentaculaire de producteurs légaux ou clandestins, de grossistes, de transporteurs et de milliers de détaillants de secteur informel. Éradiquer ce format implique une restructuration industrielle profonde et coûteuse, exigeant des investissements massifs dans de nouvelles machines pour opérer un basculement complet vers le conditionnement obligatoire en bouteilles de verre à l’horizon 2027.

En parallèle, la porosité des frontières alimente un marché noir hors de contrôle. Selon les données officielles de la Chambre de Commerce, de l’Industrie, des Mines et de l’Artisanat, la contrebande, la contrefaçon et le commerce illicite des spiritueux en sachet font perdre chaque année plus de 200 milliards de FCFA à l’économie camerounaise en taxes douanières et fiscales évaporées. Pour inverser cette tendance, le gouvernement promet de déployer dès les prochaines semaines des brigades mixtes interministérielles. Celles-ci auront pour mission de multiplier les inspections surprises, d’auditer la traçabilité des matières premières et de traquer sans relâche les laboratoires clandestins.

Douze ans de reculades réglementaires

Ce nouvel arsenal répressif s’inscrit pourtant dans une longue histoire de rendez-vous manqués qui appelle à la prudence. Le feuilleton de l’interdiction du whisky en sachet au Cameroun a débuté officiellement il y a douze ans, en 2014, avec l’adoption d’une norme nationale stricte (NC 210 : 2014) qui planifiait le retrait progressif de ces emballages du marché sous 24 mois. Depuis cette date historique, les arrêtés ministériels se sont empilés sans jamais être suivis d’effets durables sur le terrain, chaque échéance butant contre le chantage à l’emploi brandi par les syndicats de producteurs.

En 2023, une nouvelle tentative réglementaire avait pourtant interdit la production des formats de moins de 50 millilitres, mais en accordant une énième période de grâce aux opérateurs économiques pour écouler leurs stocks. Cette tolérance administrative a entretenu un paradoxe permanent : pendant que les ministres signaient des décrets d’interdiction dans les bureaux de la capitale, les saisies de marchandises restaient marginales et les étals des marchés restaient saturés de ces poisons. Reste à savoir si l’échéance couperet de décembre 2026 marquera enfin le triomphe de la santé publique sur les intérêts financiers, ou s’il s’ajoutera simplement à la longue liste des renoncements de l’État.

Hélène Tientcheu

 

 

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