Jean Elysé Ndjesse Blum : « Les données [du recensement] risquent d’être faussées »
Dans un entretien téléphonique accordé à Expression Économique et Politique, le 23 mai, le porte-parole du Bureau de coordination nationale du Collectif national des Agents Recenseurs (AR) et Chefs d’Équipe (CE) révèle qu’un communiqué officiel de cessation d’activité sur l’ensemble du territoire national est déjà rédigé et sur le point d’être diffusé. Il explique les conditions difficiles du 4è recensement de la population en cours et les entraves à son bon déroulement.
Dans un mémorandum adressé au Premier ministre le 18 mai 2026, vous menacez de suspendre les opérations de recensement sur l’ensemble du territoire. Avez-vous déjà reçu des signaux du gouvernement ou êtes-vous prêts à aller jusqu’au blocage total ?
Le mémorandum vaut mise en demeure formelle. Un délai de rigueur de 72 heures, prenant effet à compter du mardi 19 mai 2026 (date de dépôt officiel et de décharge du présent document), a été accordé à l’administration pour apporter des réponses écrites, concrètes et exécutoires à nos neuf exigences. Jusqu’à présent, nous n’avons été approchés par aucun membre du gouvernement ni par aucune autorité pour nous écouter. Notre courrier est resté lettre morte. Nous sommes prêts à aller jusqu’au bout. Nous avons déjà rédigé le communiqué officiel de cessation d’activité sur l’ensemble du territoire national, et nous sommes sur le point de le diffuser. Pour le moment, nous sommes concentrés sur cette cessation d’activité parce que nous ne voulons pas être complices de cette mascarade administrative qui se dessine.
Parmi les neuf revendications adressées au gouvernement, quelles sont les trois urgences absolues sans lesquelles les agents recenseurs ne pourront plus continuer le travail ?
La mensualisation des salaires, la revalorisation des délais d’exécution et la mise à disposition des kits de soins médicaux. Toutefois, toutes les revendications sont essentielles au bon fonctionnement du recensement, parce que les données doivent être fiables. S’il y a des insuffisances, nous sommes certains que les données ne refléteront pas la réalité.
Je prends l’exemple d’un agent dans la zone de Yoko qui doit se déplacer tous les jours d’un campement à un autre pour identifier les campements des populations dites Bororo. La distance entre deux campements peut atteindre 30 kilomètres. Il a au moins quatre ou cinq campements dans sa zone de dénombrement. Comment peut-il se déplacer d’un point à un autre avec seulement 3 500 FCFA de frais de transport par jour ? D’ailleurs, dans certains cas, il n’y a même pas de frais de transport. Comment fait-il ? Il finira par inventer des données sur place, et cela ne pourra pas fonctionner.
Si nous voulons des données fiables, il faut résoudre tous les problèmes que nous avons évoqués. Il y en a d’autres. Nous avons notamment le problème des contrats qui n’ont toujours pas été officialisés. Il y a également des numéros qui semblent être modifiés dans certains fichiers, alors que nous connaissons parfaitement nos propres numéros. Parfois, des fichiers apparaissent avec des numéros que nous n’avons jamais vus. Nous ne pouvons donc pas être les auteurs de ces modifications. Nous avons l’impression qu’il existe des irrégularités dans la chaîne des paiements, sans que nous comprenions réellement ce qui se passe. Nous n’avons pas évoqué tous ces autres problèmes parce qu’il fallait d’abord établir une liste des revendications prioritaires permettant le bon déroulement du recensement. Les autres difficultés pourront certainement être traitées par la suite.
Les problèmes techniques évoqués ne relevaient pas de la responsabilité des agents recenseurs. L’État aurait pu prévoir des mécanismes de contournement, sachant les difficultés que rencontrent de nombreux Camerounais pour obtenir une carte nationale d’identité valide. Je ne sais pas comment il a été décidé que les paiements se feraient exclusivement par Orange Money ou MTN Mobile Money, malgré les difficultés déjà observées les années précédentes concernant les pièces d’identité. Pourtant, les autorités savaient que les personnes recrutées étaient majoritairement au chômage et qu’elles n’avaient pas forcément les moyens de dépenser 10 000 FCFA pour établir une carte nationale d’identité. Donc, si le gouvernement parle aujourd’hui de problèmes techniques, c’est peut-être parce qu’il a choisi un système qui pouvait favoriser certaines fraudes.
Vous évoquez un risque de « naufrage scientifique » du recensement. Concrètement, qu’est-ce qui se passe aujourd’hui sur le terrain qui pourrait fausser les données collectées ?
Ce qui se passe aujourd’hui sur le terrain, c’est déjà l’inadéquation entre la réalité et les rapports diffusés sur les chaînes de radio et de télévision nationales. Nous savons que le travail n’a même pas encore été réalisé à 30 % sur l’ensemble du territoire. Pourtant, on continue d’affirmer que le recensement se déroule normalement.
Certaines zones n’ont même pas encore commencé la phase d’identification à ce jour. D’autres viennent à peine de l’entamer. Lorsque nous entendons déjà certains responsables annoncer que tout se passe bien, nous avons l’impression qu’à la date du 29 mai, ils diront que le recensement est pratiquement achevé et qu’il ne reste plus qu’un simple ratissage, alors même que 30 % du dénombrement n’auront pas été réalisés.
Cela signifie que les données risquent d’être faussées, voire inventées par l’administration. Nous disposons d’informations réelles provenant du terrain. Ces informations montrent que, à cause des manquements observés dans l’exécution du contrat, le recensement ne peut pas se dérouler correctement sur le terrain.
Propos recueillis par Hélène Tientcheu

