Octobre 2025: La folie des flammes et du sang

L’annonce officielle des résultats de l’élection présidentielle a plongé plusieurs grandes métropoles du Cameroun dans une spirale d’une violence inouïe, marquée par des affrontements sanglants, la destruction massive de l’appareil commercial, l’arrestation de plus de 1 200 personnes et la fuite en exil du principal challenger de l’opposition.

Le soulèvement n’a pas attendu la tombée de la nuit pour embraser les grands centres urbains camerounais. Au lendemain de la proclamation officielle des résultats par le Conseil constitutionnel, qui a consacré la réélection de Paul Biya le 27 octobre 2025, le pays a basculé en quelques heures dans une crise politique d’une intensité rare. Face à l’officialisation de la victoire du président sortant et aux contestations frontales de l’opposition, emmenée par Issa Tchiroma Bakary qui s’était autoproclamé vainqueur des urnes, la colère populaire a submergé les digues institutionnelles. Les rues de Douala, de Yaoundé et de plusieurs carrefours névralgiques du pays se sont rapidement transformées en véritables théâtres d’affrontements ouverts entre des manifestants surexcités et les forces de l’ordre lourdement déployées.

Dans les bastions traditionnels de l’opposition et au cœur des quartiers populaires, la contestation s’est d’abord matérialisée par le mot d’ordre strict des « villes mortes ». Boutiques baissées, axes routiers totalement barricadés, circulation paralysée et activités économiques suspendues : le pays tout entier a retranscrit à travers cette paralysie générale le rejet viscéral d’une frange importante de la population. Très vite, la tension pacifique a cédé le pas à des débordements incontrôlables. Des pneus enflammés ont dressé des murs de fumée noire au milieu des grands boulevards, tandis que des groupes de jeunes gens sillonnaient les rues, érigeant des barrages de fortune pour empêcher toute velléité de reprise du trafic routier et commercial.

Les forces de sécurité, dépêchées en urgence pour boucler les zones sensibles, sécuriser les édifices publics et rétablir l’ordre républicain, ont fait face à des vagues de jets de projectiles nourris et à des tentatives d’incursion ciblées. La riposte, jugée proportionnée par les autorités pour contrer une tentative d’insurrection mais qualifiée de brutale par diverses organisations de défense des droits humains, a rapidement fait de nombreuses victimes. Le bilan humain officiel de cette séquence de troubles s’est établi à 20 morts, tandis que les rapports d’organisations non gouvernementales et l’opposition ont évoqué jusqu’à 50 décès. Des centaines de blessés graves ont également été recensés dans les structures hospitalières du pays. Cette répression musclée s’est soldée par l’interpellation massive de plus de 1 200 personnes à travers le territoire national. Par la suite, face à l’apaisement progressif de la situation et sur décision expresse du gouvernement, 450 détenus arrêtés lors de ces échauffourées ont été relaxés, tandis que les procédures judiciaires militaires se sont poursuivies pour les meneurs présumés des actes les plus graves.

Le saccage prémédité des symboles économiques

La fureur aveugle de la rue s’est particulièrement acharnée sur les infrastructures économiques et les symboles de l’appareil commercial national. Le 27 octobre 2025, au moins 5 stations-service ont été simultanément prises pour cibles, pillées de fond en comble puis en partie incendiées dans des villes carrefours comme Douala et Garoua-Boulaï. Les images saisissantes de cette dévastation ont rapidement fait le tour des réseaux sociaux, montrant des foules compactes s’emparant au péril de leur vie de bouteilles de gaz domestique, de bidons de lubrifiants et de marchandises diverses, au mépris total des règles élémentaires de sécurité.

Les enseignes majeures de la distribution de produits pétroliers ont payé le plus lourd tribut à cette flambée de violence aveugle. Des stations Tradex, situées stratégiquement à Yassa et Boko, ainsi qu’une station de la marque Neptune au quartier Ngodi à Douala, ont été vandalisées, saccagées ou incendiées par des assaillants persuadés à tort ou à raison d’attaquer des intérêts partisans liés au pouvoir. Des scènes d’une violence comparable ont touché les installations d’autres distributeurs privés de premier plan, à l’instar de Bocom. Face à ces destructions massives menaçant l’approvisionnement énergétique du pays, les entreprises touchées ont multiplié les communiqués de presse pour appeler la population à la raison, rappelant avec force que ces infrastructures nourrissent des milliers de familles à travers leurs employés et constituent un patrimoine économique national vital qu’il urge de préserver au-delà de toute considération politique.

L’appel initial à la résistance et la débandade du leader

Au cœur de cette tourmente nationale, l’attitude et la trajectoire du principal opposant, Issa Tchiroma Bakary, ont profondément marqué les esprits, illustrant le passage de la contestation politique ouverte à la plus totale débandade stratégique. Dans un premier temps, galvanisé par son score électoral et fermement persuadé d’avoir été spolié de sa victoire, il avait lancé des mots d’ordre véhéments de résistance, exhortant publiquement ses partisans à occuper massivement la rue et à paralyser par tous les moyens l’appareil d’État.

Cependant, face à la fermeté implacable de la riposte sécuritaire, à la multiplication des interpellations massives de ses militants dans les quartiers et aux poursuites judiciaires imminentes enclenchées par les autorités judiciaires à son encontre, l’ancien ministre a pris la fuite pour échapper à la prison. Il a ainsi quitté clandestinement et précipitamment le territoire national pour s’en aller vivre un exil doré à l’étranger, notamment en Gambie. Depuis l’extérieur des frontières, il a certes continué de défier le pouvoir en place par des déclarations interposées et des appels incitatifs relayés à destination de la diaspora, mais en abandonnant de fait sur le terrain les manifestants, les jeunes et les partisans de base qui avaient aveuglément suivi ses consignes de soulèvement insurrectionnel.

Le traumatisme national et les leçons d’une crise indélébile

Ces journées de braise ont mis à nu, avec une brutalité rare, les fractures profondes et persistantes du corps social camerounais. Au-delà des dégâts matériels colossaux chiffrés en milliards de francs CFA et de la menace directe pesant sur la pérennité de milliers d’emplois dans les secteurs clés du commerce et de la distribution, cette crise post-électorale majeure a brutalement rappelé la fragilité structurelle de la paix civile au Cameroun. La destruction aveugle des biens d’autrui, la mort tragique d’hommes, de femmes et de jeunes pris au piège dans les tourbillons de la violence urbaine, ainsi que le climat de peur psychologique qui s’est installé durablement dans les grandes agglomérations ont lourdement écorné l’image de havre de stabilité du pays.

Un an après ces soubresauts tragiques d’octobre 2025, alors que les dernières scories judiciaires de cette séquence sombre s’estompent progressivement à la faveur des mesures de clémence et d’apaisement décidées par le gouvernement, le spectre de ces journées de feu plane encore lourdement sur la vie politique nationale. Il rappelle avec une acuité implacable à l’ensemble de la classe politique, qu’elle se trouve dans les rangs de la majorité ou au sein d’une opposition divisée, que la noble compétition démocratique ne peut en aucun cas prospérer sur les ruines de l’économie, le sang versé des citoyens et la lâcheté de la fuite des responsabilités face aux conséquences de ses propres actes.

 

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