Cameroun : Qui gouverne ?

Il y a des silences qui gouvernent et des contradictions qui détruisent. Le refus opposé par le Premier ministre à un accord présenté comme validé par le Président de la République n’est ni anodin ni accessoire. Il constitue une faille grave dans le fonctionnement de l’État camerounais, révélatrice d’une gouvernance devenue opaque, confuse et dangereusement personnalisée.

La Constitution du 18 janvier 1996 ne souffre pourtant d’aucune ambiguïté. Le Cameroun n’est ni un régime parlementaire, ni un exécutif bicéphale concurrentiel. L’article 5 fait du Président de la République le garant du fonctionnement régulier des pouvoirs publics. L’article 10 précise sans détour que le Gouvernement « détermine et conduit la politique de la Nation sous l’autorité du Président de la République ». Le Premier ministre, nommé par décret présidentiel conformément à l’article 8, n’existe politiquement que par cette délégation d’autorité.

Dès lors, comment comprendre qu’un accord réputé présidentiel puisse être publiquement ou administrativement rejeté par le chef du Gouvernement ? Deux hypothèses se font face, et toutes deux sont accablantes.
Soit le Président de la République n’est plus réellement maître des décisions qui engagent son nom, et l’on assiste alors à une captation informelle de son autorité et pouvoir, exercée par des cercles intermédiaires non responsables devant le peuple. Dans ce cas, le problème n’est plus seulement politique, il devient institutionnel, voire éthique.

Soit, à l’inverse, l’accord était bien celui du Chef de l’État, et le refus du Premier ministre traduit une indiscipline gouvernementale manifeste, incompatible avec l’esprit de la Constitution. Dans un régime présidentialiste comme celui du Cameroun, une telle posture ne relève pas du débat démocratique, mais d’un dysfonctionnement grave de l’exécutif.
Dans les deux cas, une constante demeure : l’État parle plusieurs langues à la fois, et aucune ne rassure. Le citoyen camerounais, déjà éprouvé par les difficultés économiques et sociales, est en droit de s’interroger : qui gouverne réellement ? Où se situe le centre du pouvoir ? Qui assume la responsabilité politique des actes posés au sommet de l’État ?

Un pays ne se gouverne pas par rumeurs, signaux contradictoires ou arbitrages invisibles. La gouvernance exige de la clarté, de la responsabilité et une chaîne de commandement lisible. Or, ce qui est donné à voir aujourd’hui, c’est un exécutif qui se contredit, se neutralise et, ce faisant, affaiblit l’autorité de l’État.
Le plus inquiétant n’est pas le désaccord en lui-même, mais son absence de traitement politique clair. Aucun démenti ferme, aucune clarification officielle, aucune réaffirmation de la hiérarchie constitutionnelle. Ce silence nourrit l’idée que le Cameroun n’est plus gouverné selon ses règles formelles, mais administré au gré d’équilibres internes que la Constitution ne reconnaît pas.

À ce stade, la question n’est plus de savoir s’il y a eu maladresse ou malentendu. La vraie question est celle-ci : l’État camerounais fonctionne-t-il encore conformément à sa Constitution, ou celle-ci est-elle devenue un simple décor juridique ?
Car lorsqu’un exécutif ne sait plus se discipliner lui-même, il ne peut exiger discipline, confiance et respect de la Nation.

Bertrand Eba

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