Réajustement du calendrier électoral: Entre inquiétude et suspicion
Annoncé comme un « léger réajustement » par le chef de l’État, le report des législatives et des municipales suscite une vague d’interrogations au sein de la classe politique et de la société civile.
Les inquiétudes fusent de toutes parts. Dans les partis d’opposition, les organisations de la société civile comme dans les chaumières, le nouveau report des élections législatives et municipales alimente interrogations et soupçons.
À mesure que le flou persiste sur les « contraintes impérieuses », invoquées par le chef de l’État, le 10 février à l’occasion de son discours à la jeunesse, le doute s’installe. Financières, sécuritaires, institutionnelles ou politiques : de quelle nature sont ces contraintes ? L’absence de détails laisse le champ libre aux interprétations. L’expression même de « léger réajustement » entretient l’incertitude, alors que les formations politiques demeurent sans échéance claire pour préparer les investitures et affiner leurs stratégies.
Du côté du pouvoir, on appelle au calme. Le Rassemblement démocratique du peuple camerounais (RDPC) défend une décision conforme à la constitution. Une source proche du gouvernement invite à la « patience », assurant que des précisions seront apportées lors de la prochaine session parlementaire qui s’ouvre le 10 mars prochain, à l’occasion du dépôt du projet de loi portant prorogation du mandat des élus. D’après la même source, le Conseil constitutionnel sera consulté et la démarche restera encadrée par les textes en vigueur.
Mais ces assurances peinent toutefois à dissiper les doutes. Patricia Tomaino Ndam Njoya, la présidente de l’UDC, voit dans cette nouvelle prorogation un indicateur de « la mauvaise santé de la démocratie » camerounaise. Selon la maire de Foumban, la manipulation répétée du calendrier électoral affaiblit la crédibilité des institutions et traduit un recul dans le respect de la chose publique. Comme d’autres acteurs politiques et associatifs, elle appelle à une réforme en profondeur du code électoral afin de garantir transparence et prévisibilité.
Moins sévère, le président du Parti camerounais pour la réconciliation nationale (Pcrn),dit toutefois ne pas comprendre la nécessité d’un tel réajustement quelques mois seulement après l’élection présidentielle. Même prudence du côté du Mouvement pour la renaissance du Cameroun (MRC), qui indique attendre « un acte fort » avant de se prononcer définitivement sur le sujet.
L’analyste politique Hilaire Kamga y décèle, pour sa part, un embarras plus profond au sein du parti présidentiel. Le RDPC serait traversé par des tensions internes et une défiance d’une partie de sa base à l’égard du comité central. Dans ce contexte, un report offrirait un délai supplémentaire pour resserrer les rangs et présenter un front uni en vue de conserver la majorité à l’Assemblée nationale et dans les conseils municipaux.
Pour Hiram Iyodi, le plus jeune candidat à la dernière présidentielle, la crainte est d’un autre ordre : ce nouveau report pourrait traduire l’incapacité de l’État à organiser ces scrutins dans les délais, faute de moyens financiers ou logistiques suffisants. Une hypothèse qui, si elle se confirmait, poserait la question de la planification budgétaire et de la priorité accordée aux échéances démocratiques.
Au-delà des cercles politiques, l’opinion s’interroge. Dans les quartiers, les marchés et les campus universitaires, le sentiment d’un calendrier mouvant nourrit la lassitude. À force de prorogations successives, la question n’est plus seulement juridique ; elle devient politique et symbolique. La temporalité démocratique, fondée sur la régularité des scrutins, apparaît fragilisée.
En attendant les clarifications promises à l’occasion de la session parlementaire de mars, le pays demeure suspendu à la délicate équation de concilier les impératifs invoqués par l’exécutif avec l’exigence de visibilité et de confiance qu’appelle toute démocratie qui se veut respectable.
J.E

