Opération Épervier: 20 ans de controverse et de questionnement
Entre lutte affichée contre la corruption et critiques d’instrumentalisation politique, cette opération engagée par le chef de l’État laisse un héritage controversé.
Vingt ans après le lancement de l’opération Épervier, le bilan reste sujet à débat. Déclenchée en 2006 par le président de la République, Paul Biya, cette vaste campagne anticorruption était censée marquer un tournant décisif dans la lutte contre la corruption et les détournements massifs des deniers publics au Cameroun. Les arrestations spectaculaires de hauts responsables avaient alors frappé les esprits et suscité l’espoir d’une justice impartiale.
Pour beaucoup, le message était limpide : nul n’est au-dessus de la loi. Polycarpe Abah Abah, Urbain Olanguena Owono, Alphonse Siyam Siwe, Gervais Mendo Zé, Roger Ntongo Onguéné, Yves Michel Fotso, Marafa Hamidou Yaya, Jean-Marie Atangana Mebara, Iya Mohammed, Edgard Alain Mebe Ngo’o et même tout un premier ministre, Inoni Ephraim, pour ne citer que ces cas, seront interpellés, puis incarcérés. Des peines lourdes seront prononcées, souvent pour la plupart, assorties de montants à rembourser au Trésor public, et plusieurs dossiers ont donné lieu à des condamnations historiques.
Mais au fil des années, le discours dominant sur la transparence a été tempéré par des critiques de plus en plus vives. D’abord, l’opération a provoqué des discussions sur les méthodes employées. Certains estiment aujourd’hui que la confiscation et la restitution des biens détournés auraient pu constituer une alternative plus efficace et moins traumatisante pour les individus, tout en atteignant l’objectif principal : sanctionner la corruption. « À quoi sert-il de condamner des individus à de lourdes peines privatives de liberté si l’État n’a pas les moyens d’entrer en possession des biens que ces derniers ont indûment dérobés ? », s’interroge un observateur. « L’opération Épervier est une chimère. Ces gens se foutent du petit peuple. « Vous n’avez qu’à voir et observer comment ils continuent à utiliser l’argent volé même en prison », s’indigne un autre.
En outre, la dimension politique de l’opération reste également discutée. Les critiques dénoncent une possible instrumentalisation, visant à neutraliser d’anciens alliés ou des figures devenues gênantes pour le pouvoir. La question demeure : pourquoi certaines personnalités ont été poursuivies et d’autres non ? Pourquoi certains, comme Yves Michel Fotso, ou encore Inoni Ephraim, ont bénéficié d’avantages tels que des évacuations sanitaires, tandis que d’autres sont restés de longues années en détention ? Des inégalités supposées qui nourrissent le scepticisme sur l’équité réelle de l’opération.
Pour autant, le président Paul Biya n’en démord pas. Il a récemment réaffirmé que la lutte contre la corruption reste une priorité nationale. Son adresse à la jeunesse, le 10 février dernier, a insisté sur la nécessité de poursuivre la moralisation de l’administration publique et d’assurer la transparence dans la gestion des fonds publics. Ainsi, si ces libérations marquent la fin de certaines longues détentions, elles ne signifient pas l’arrêt de l’opération, du moins à en croire le chef de l’État.
Mais la question qui se pose aujourd’hui est celle de savoir si Paul Biya peut encore mener ce combat, dans un environnement où certains de ses proches collaborateurs rechignent à respecter le cahier de route qu’il leur transmet ? dans un environnement où même ses « très hautes instructions sont foulées, sont battues en brèche ? Seul l’avenir nous le dira.
JE

