Mirage financier: Comment la BEAC a douché les milliards d’Impex Trading

À la suite de la diffusion de rumeurs de plus en plus persistantes, le gouverneur de la Banque des États de l’Afrique Centrale, Yvon Sana Bangui, a publié un communiqué officiel ce 22 mai 2026 pour mettre en garde le public contre les agissements de la société Impex Trading Sarl et clarifier la position de l’institution monétaire face à cette supposée levée de fonds.

L’annonce avait tout d’un conte de fées macroéconomique pour l’Afrique centrale. Une enveloppe faramineuse de 10,7 milliards de dollars américains, soit l’équivalent vertigineux de 6 045,6 milliards de FCFA, censée sortir de terre pour financer des programmes immobiliers d’envergure présidentielle. Au cœur de cette symphonie de chiffres se trouve la société Impex Trading Sarl, une structure portée à bout de bras par le promoteur camerounais Junior Abraham Ngosso. Pendant des mois, la communication de cette entreprise a distillé le sentiment subtil mais insistant d’un projet validé, adoubé, voire sanctuarisé par les plus hautes instances monétaires de la sous-région. Mais le vernis vient de craquer. La Banque des États de l’Afrique Centrale a choisi de briser le silence pour siffler la fin de la récréation financière. L’institution de la zone CEMAC refuse de servir d’alibi ou de caution morale à des opérations dont les fondations réelles semblent s’apparenter à du sable mouvant.

La sentence des services techniques de la Banque Centrale est d’une sécheresse administrative sans appel. L’examen minutieux des pièces fournies par les équipes d’Impex Trading Sarl n’a révélé que des approximations, des silences et des zones d’ombre incompatibles avec la rigueur bancaire internationale. Le couperet institutionnel est tombé à travers une formule officielle particulièrement explicite. L’institution souligne ainsi que « depuis l’ouverture de ce dossier, la Banque Centrale a relevé l’insuffisance des éléments justificatifs requis pour son instruction, notamment en ce qui concerne l’origine des fonds, l’identification des investisseurs, la documentation contractuelle et la consistance financière de l’opération ». En clair, derrière la façade chatoyante des milliards annoncés, les limiers de la régulation monétaire n’ont trouvé aucune matière concrète, aucun contrat d’ancrage vérifiable, aucune traçabilité limpide des capitaux promise par le promoteur.

Une défiance administrative de longue date

Contrairement à ce que les récentes vagues de communication d’Impex Trading Sarl essayaient de faire accroire, la méfiance de la Banque Centrale n’est pas une réaction épidermique ou de dernière minute. C’est une longue guerre de tranchées administrative qui dure depuis plusieurs mois dans le secret des bureaux d’instruction. L’autorité monétaire, dont la responsabilité s’étend sur le Cameroun, la Centrafrique, le Congo, le Gabon, la Guinée Équatoriale et le Tchad, avait déjà dressé des barrières de sécurité bien avant l’explosion médiatique de l’affaire. Dès le 5 mai 2025, la BEAC avait formellement et par écrit notifié les promoteurs du projet qu’aucune suite favorable ne pouvait être donnée à leur déclaration en l’état actuel du dossier. Le message était limpide, mais il n’a manifestement pas suffi à freiner les ardeurs publicitaires de l’entreprise.

Face à l’obstination de la société à maintenir une ambiguïté coupable autour du rôle de la Banque Centrale, l’institution a décidé de passer à la vitesse supérieure en activant les leviers de la police financière de l’État. Le 23 juin 2025, la BEAC transmettait un dossier d’alerte critique à l’Agence Nationale d’Investigation Financière (ANIF). L’objectif était de consigner officiellement ses doutes sérieux quant à la faisabilité réelle de cette méga-opération et à la véracité des fonds mis en avant. La Banque Centrale observe désormais avec une préoccupation grandissante la diffusion répétée de messages publicitaires pouvant laisser croire à son implication directe ou indirecte. Pour tuer l’illusion dans l’œuf, le gouverneur Yvon Sana Bangui a tenu à rappeler une règle d’or de la bureaucratie monétaire. Le communiqué de la BEAC affirme fermement qu’elle « tient à préciser que les échanges intervenus avec le promoteur ou ses correspondants s’inscrivent exclusivement dans le cadre normal de l’examen administratif du dossier et ne sauraient, en aucun cas, être interprétés comme une caution institutionnelle ». Une simple réception de courrier ne vaut pas bénédiction monétaire.

Cette mise au point glaciale intervient à un moment charnière de la stratégie de séduction d’Impex Trading. En octobre 2025, l’entreprise avait lancé en grande pompe la promotion de « Ndollè City », un concept d’aménagement urbain et écotouristique de 1 500 hectares idéalement situé sur l’axe stratégique reliant Douala à Yaoundé. Pour appuyer cette vision, une grande tournée internationale avait été planifiée à travers fiv continents. L’objectif affiché était de rassurer les bailleurs internationaux sur la disponibilité des premiers 10,7 milliards de dollars et de dérouler le tapis rouge pour une seconde phase de financement estimée à 90 milliards de dollars. Une surenchère de chiffres que la BEAC vient de balayer d’un revers de main, incitant l’ensemble des acteurs économiques et les partenaires financiers à faire preuve d’une vigilance absolue face à toute tentative d’instrumentalisation de son blason.

Le spectre de l’affaire Comeci et l’artifice de Londres

Pour comprendre la promptitude et la fermeté de la Banque Centrale dans ce dossier, il faut se plonger dans le passé économique de la sous-région. Ce n’est pas la première fois que les promesses d’investissements d’Impex Trading se heurtent au mur de la réalité et des autorités de régulation. L’affaire actuelle réveille les douloureux souvenirs du scandale de la microfinance Compagnie équatoriale pour le commerce et le crédit d’investissement (Comeci), survenu en 2016. À cette époque, la structure traversait une tempête financière majeure, menaçant de ruiner des milliers de petits épargnants camerounais. Abbas Mahamat Tolli, alors président de la Commission bancaire de l’Afrique centrale (Cobac), avait dû trancher dans le vif en annonçant la mise sous administration provisoire de l’établissement « au regard de la situation financière et prudentielle critique de la Comeci et compte tenu de l’incapacité de ses dirigeants sociaux à restaurer la solvabilité de cet établissement ».

C’est précisément dans cette brèche qu’Impex Trading, sous sa déclinaison Grand Impex Trading Ltd, avait tenté une manœuvre de sauvetage spectaculaire. La microfinance en détresse avait annoncé la signature d’un accord de financement historique prévoyant l’injection de lignes de crédit d’un montant de 50 milliards de FCFA. Pour crédibiliser ce tour de table de la dernière chance, une réunion s’était tenue à Douala en présence de représentants d’une mystérieuse entité baptisée Suisse Credit Capital Ltd, présentée comme une institution financière basée à Londres et prétendument agréée par la prestigieuse Banque d’Angleterre. Par voie de presse, l’entité affirmait sans ciller : « Suisse Credit Capital Ltd informe les opérateurs économiques, les entrepreneurs, les industriels camerounais et ceux opérant dans la sous-région, de sa relation effective avec les deux banques locales de premier ordre, notamment SCB et UBA ». Les promoteurs assuraient disposer d’une allocation financière de plusieurs milliards de dollars et garantissaient que des échanges très avancés étaient en cours avec ces banques locales de premier ordre pour héberger ces fonds providentiels.

La reprise des transactions promise aux guichets de la Comeci n’a jamais eu lieu. L’échafaudage s’est effondré lorsque les institutions bancaires locales citées par les promoteurs ont refusé d’être associées à ce qui s’apparentait à un immense bluff médiatique. En janvier 2017, la Société commerciale de banque SA (SCB), filiale camerounaise du géant marocain Attijariwafa Bank, publiait un démenti cinglant dans le quotidien de service public Cameroon Tribune. La correspondance rédigée par le top management de la banque était dénuée de toute ambiguïté diplomatique. En réaction aux annonces diffusées dans la presse par les promoteurs, l’institution coupait court aux spéculations : « En réaction, nous vous indiquons que, SCB Cameroun, n’entretient aucune relation avec ladite société, et n’est ni une banque affiliée, ni une correspondante à sa plate-forme financière ». Le mirage des 50 milliards s’évanouissait, laissant les épargnants face à la faillite.

De l’illusion culturelle de World Dream à la finance fictive

L’examen du parcours du promoteur Junior Abraham Ngosso révèle une constante dans l’art de vendre du rêve à grande échelle, bien avant de s’attaquer aux méga-projets immobiliers ou au sauvetage de banques. En 2012, sa structure s’était illustrée dans le secteur du divertissement à travers le projet avorté World Dream. Le concept consistait à organiser un gigantesque concert au Cameroun en promettant la venue de monstres sacrés de la musique mondiale comme Eminem, 50 Cent, Eve ou encore l’icône nationale Manu Dibango.

Des campagnes publicitaires massives et des spots télévisés tournaient en boucle pour inciter le public à acheter des billets et des tickets de tombola. Le problème était identique à celui du dossier de la BEAC : l’absence totale d’accords contractuels et de garanties financières avec les principaux intéressés. Le projet s’est transformé en un scandale retentissant lorsque le management de Manu Dibango et l’agence américaine Next-Level, spécialisée dans le booking international d’artistes, sont montés au créneau pour dénoncer une vaste supercherie. Georges Williams, le directeur de l’agence américaine, avait adressé une correspondance incendiaire au promoteur camerounais. Il écrivait avec gravité : « Il est donc inutile ici Junior, d’utiliser des méthodes dilatoires, méthodes condamnables et dont je ne suis pas dupe de la finalité. Acquitte-toi de toutes tes dettes auprès des artistes internationaux et artistes Camerounais ».

Au-delà des stars internationales, l’organisation du projet World Dream s’était également illustrée par des pratiques prédatrices locales, notamment vis-à-vis de jeunes hôtesses de caisse recrutées pour vendre les fameux tickets. L’agence Next-Level avait révélé que l’organisation exigeait de ces jeunes filles le paiement de frais d’embauche illégaux de 3 000 FCFA sous la promesse d’un salaire futur hypothétique, une méthode jugée immorale pour une entreprise qui prétendait brasser des milliards de dollars à travers le monde. C’est à la lumière de ce lourd passif, jalonné de démentis bancaires, de concerts fictifs et de rappels à l’ordre juridiques, que la Banque des États de l’Afrique Centrale a choisi d’agir de manière préventive et radicale. En opposant une fin de recevoir définitive au projet de 10,7 milliards de dollars d’Impex Trading, la BEAC envoie un signal clair aux marchés : l’autorité monétaire ne transigera pas avec la sécurité financière de la sous-région.

 

 

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