Ledoux Kanko, Observateur citoyen: « Nos règles doivent-elles servir l’homme… ou l’inverse ? »
Entre volonté du défunt et rigidité des règles : le dilemme du mausolée de Bafoussam dans l’affaire Anicet Ekane.
La correspondance de l’Église Évangélique du Cameroun refusant l’inhumation au cimetière de Bafoussam-Plateau relance un débat sensible : faut-il privilégier le respect des dernières volontés ou l’application stricte des règles établies ? Nos règles doivent-elles servir l’homme… ou l’inverse ?
Évoquer son seul nom rappelle sa présidence au Mouvement africain pour la nouvelle indépendance et la démocratie (Manidem) et sa posture panafricaniste dans l’opposition camerounaise ces trente dernières années. Alors que feu Anicet Ekane, puisqu’il s’agit de lui, avait, de son vivant, exprimé le souhait d’être inhumé dans un mausolée au cimetière de Bafoussam-Plateau, la réponse de l’Église Évangélique du Cameroun (EEC), région synodale de la Mifi, est sans équivoque : impossible d’accéder à cette demande.
En cause, une décision datant de 2016 interdisant toute inhumation sur ce site. Une position ferme, mais exprimée avec retenue et compassion, qui met en lumière un dilemme profond : peut-on opposer une règle administrative à la dernière volonté d’un homme ?
D’un côté, les institutions ont pour mission de faire respecter les décisions prises dans l’intérêt collectif. La règle garantit l’ordre, l’équité et la cohérence. Mais, de l’autre, la mort n’est pas un acte administratif comme les autres. Elle touche à l’intime, à la mémoire, à la dignité. Dans ce contexte, refuser une demande fondée sur la volonté d’un défunt peut être perçu non pas comme une simple application de la loi, mais comme une rupture avec une attente humaine forte.
Ce cas pose donc une question plus large : nos règles sont-elles suffisamment humaines pour s’adapter à des situations exceptionnelles ? Car, au-delà de ce dossier, c’est la capacité de nos institutions à concilier rigueur et humanité qui est interrogée. Faut-il maintenir une règle au nom du principe ? Ou savoir, dans certaines circonstances, faire preuve de discernement ?
Le feu Ekane n’est-il pas suffisamment emblématique dans le paysage politique et historique du Cameroun pour bénéficier d’une considération comparable à celle d’un Ernest Ouandié ? Le débat mérite d’être posé avec responsabilité, sans passion excessive, mais avec lucidité.
Une règle qui ne sait jamais s’adapter finit toujours par devenir une injustice.
À notre avis, il faut choisir l’humain. Car toutes les règles ne se valent pas face à toutes les situations. Il existe des moments où appliquer une règle sans discernement revient à ignorer ce qui fait l’essence même de notre société : l’humanité. La mort n’est pas un simple dossier. Ce n’est pas une formalité. C’est un moment de vérité.
Nous pensons que, dans ce cas précis, une exception aurait dû être envisagée. Non pas pour contourner la loi, mais pour l’adapter intelligemment à une situation exceptionnelle. Respecter la volonté d’un défunt n’est pas un caprice. C’est un acte de dignité.
Une règle qui ne peut jamais s’adapter devient une rigidité. Et une rigidité, à terme, crée de l’injustice. Une grande institution ne se mesure pas seulement à sa capacité à dire non, mais à sa capacité à discerner quand dire oui devient juste. Anicet Ekane mérite mieux qu’un refus.
Ce n’est pas aux responsables de l’Église Évangélique du Cameroun qu’il faut apprendre qu’un principe sans exception ne fait pas humainement sens. Il reste donc à s’interroger : n’y a-t-il pas une main politique derrière ce refus, quand la dignité recommande de dépolitiser toute situation concernant le défunt ?
Si tel n’est pas le cas, une question demeure : la dépouille d’Anicet Ekane serait-elle devenue, pour l’Église Évangélique du Cameroun, davantage un risque qu’un lieu de recueillement ?
Propos recueillis par H. T.

