Etoudi: La guerre des services secrets pour la succession
En sortant de plus de trois ans d’exil pour cibler directement le haut commandement sécuritaire de l’État, l’ancien chef du renseignement présidentiel transforme les luttes d’influence internes en guerre ouverte pour la succession de Paul Biya.
Le 24 juillet dernier, le retour médiatique du capitaine Donald Effoudou Awussy Kenneth dans l’émission Master Class de Morgan Palmer a fait l’effet d’une détonation politique. Ancien chef du bureau renseignements de l’État-major particulier de la Présidence de la République, cet officier de gendarmerie formé au renseignement militaire le plus confidentiel occupait un poste hautement névralgique au cœur même du dispositif de sécurité de Paul Biya. Visé depuis 2023 par un avis de recherche officiel pour « désertion en temps de paix », il s’était déjà trouvé cité dans de sombres affaires de présumées tentatives de corruption liées à des dossiers sulfureux au Secrétariat d’État à la Défense (SED) avant de s’évanouir dans la nature.
Sa réapparition surprise brise plus de trois années d’exil et de silence. Face caméra, l’officier livre un récit dramatique : des menaces de mort l’auraient poussé à la fuite après la transmission d’un rapport confidentiel sur l’arrestation de Sani Mohamadou, un ex-légionnaire lourdement armé. Il dénonce aussi des réseaux de racket, de stupéfiants et de criminalité au sein de la gendarmerie.
Pourtant, lire cette sortie comme le simple « cri du cœur » d’un soldat intègre persécuté serait une erreur d’analyse majeure. À Yaoundé, la guerre de succession bat son plein dans un climat électrique de fin de règne, marqué par l’usure manifeste du pouvoir, le vieillissement du sommet de l’État et l’exacerbation des rivalités claniques pour le contrôle du régime post-Biya. La précision chirurgicale des cibles désignées révèle un tir d’artillerie téléguidé. Effoudou n’est pas un lanceur d’alerte isolé ; il s’affirme comme le bras armé d’un pôle d’influence sécuritaire résolu à neutraliser la faction adverse.
Les cibles principales de ce déballage ne doivent rien au hasard : le Secrétaire Général de la Présidence, Ferdinand Ngoh Ngoh, et le ministre de la Défense, Joseph Beti Assomo. En accusant directement Ngoh Ngoh d’avoir ordonné la libération d’un individu suspecté de menacer la sûreté de l’État, le capitaine touche au cœur du sanctuaire présidentiel. Le message subliminal est limpide : le Tout-Puissant SGPR protégerait en réalité des réseaux criminels et déstabilisateurs.
Cette manœuvre s’inscrit dans une bataille d’usure méthodique. Bloqué par le verrou du Secrétariat Général, le clan rival instrumentalise les secrets d’État pour démanteler l’appareil d’influence adverse. En traînant ces hauts dignitaires dans la fange d’un scandale d’État, les commanditaires d’Effoudou cherchent à contraindre le chef de l’État à trancher à leur profit. La réaction épidermique de la Chambre nationale des experts criminels du Cameroun, annonçant des enquêtes sur ses propos, illustre la fébrilité qui gagne l’appareil d’État. Dans cette atmosphère de fin d’époque, les services secrets ne se contentent plus d’informer le Prince : ils sont désormais devenus les arbitres de la succession à Etoudi.
Oumarou Mey

