Gouvernement, Vice-présidence: Paul Biya et l’art de faire attendre

Alors que le terme de l’année 2026 pointe à l’horizon, le chef de l’État entretient le suspense politique en différant aussi bien le remaniement ministériel annoncé lors de ses vœux que la désignation du tout nouveau vice-président.

Au palais d’Étoudi, le silence est une arme politique maniée avec une précision d’horloger depuis plus de quatre décennies. À mesure que l’année 2026 touche à sa fin, l’opinion publique et la classe politique camerounaise observent avec une attention soutenue un tableau institutionnel figé dans une attente quasi métaphysique. Lors de son traditionnel message à la Nation le 31 décembre 2025, le président de la République avait pourtant suscité un immense espoir de renouvellement en déclarant sans ambiguïté : « Je mettrai en place un gouvernement dans les prochains jours. » Il avait également affirmé dans ce même discours d’orientation que « le meilleur reste à venir » pour la conduite des affaires nationales et la satisfaction des besoins des populations.

Plusieurs mois après cette annonce solennelle, l’équipe ministérielle en place continue d’expédier les affaires courantes dans un climat d’incertitude prolongée, sans qu’aucun décret présidentiel de remaniement n’ait été promulgué. À cette équation déjà complexe s’ajoute la question cruciale de la succession institutionnelle. La promulgation au cours du mois d’avril 2026 de la révision constitutionnelle créant le poste de vice-président de la République avait jeté les bases d’un nouvel ordre politique. Mais là encore, le siège reste désespérément vide.

Le patriarche de la politique camerounaise semble une fois de plus privilégier la temporisation, illustrant sa célèbre formule lancée face à la curiosité de ses détracteurs : « Ne dure pas au pouvoir qui veut, mais dure qui peut. » Fidèle à cette ligne de conduite, il laisse la scène nationale spéculer sur la capacité du pouvoir à boucler l’année sans opérer ces arbitrages pourtant qualifiés de prioritaires.

L’immobilisme gouvernemental actuel ne relève pas d’un simple retard administratif, il traduit une méthode de gouvernement fondée sur le secret et la gestion minutieuse des équilibres régionaux et ethniques. Former une nouvelle équipe au Cameroun exige de concilier une multitude de représentations territoriales, de récompenser les loyautés politiques au sein du Rassemblement démocratique du peuple camerounais et de maintenir sous contrôle les ambitions individuelles.

L’annonce faite à l’aube de l’année 2026 visait sans doute à remobiliser les troupes et à fixer un cap après le marathon électoral, mais l’exécution de la promesse se heurte à la complexité des arbitrages au sommet de l’État. Pendant que les ministres en poste gèrent leurs portefeuilles avec la prudence de ceux qui se savent révocables à tout instant, les dossiers stratégiques piétinent souvent par manque d’impulsion politique nouvelle. La tentation de ne rien précipiter répond également à une volonté de ne pas créer de mécontents prématurés au sein de la majorité. En repoussant sans cesse l’échéance du remaniement, le président garde l’ensemble de son appareil d’État dans un état de mobilisation et de discipline absolues, où chacun espère encore être maintenu ou promu lors de l’arbitrage final.

L’énigme du vice-président et la gestion de l’après-pouvoir

Le second grand volet de cette longue attente concerne la matérialisation du nouveau texte constitutionnel promulgué en avril 2026. En introduisant la figure d’un vice-président nommé par le chef de l’État et appelé à terminer le mandat en cas de vacance, la loi fondamentale a redessiné les règles du jeu successoral au Cameroun. Cette réforme majeure était censée rassurer les partenaires économiques et diplomatiques tout en offrant un cadre de stabilité clair pour l’avenir de la Nation. Pourtant, la nomination de la personne appelée à occuper cette fonction névralgique se fait toujours attendre. Désigner un vice-président équivaut à adouber officiellement un dauphin ou, à tout le moins, à installer un centre de pouvoir concurrent à la présidence de la République. Dans la culture politique façonnée par le chef de l’État, qui rappelait jadis face à l’impatience des médias « Je ne suis pas venu au pouvoir pour me cacher », révéler prématurément le nom du successeur potentiel comporte le risque majeur de fragiliser le leader en exercice et d’amorcer des luttes de factions destructrices au sein de l’élite dirigeante. C’est précisément pour éviter de créer un dauphin précoce que la décision demeure suspendue aux seuls arbitrages de la présidence, qui conserve la haute main sur le calendrier institutionnel.

Cette double indécision, tant sur la composition de l’équipe gouvernementale que sur le choix du vice-président, alimente d’incessantes rumeurs au sein des salons de la capitale et dans les médias. Les analystes politiques s’interrogent sur les raisons profondes de cette stratégie : s’agit-il d’une manœuvre calculée pour tester la résistance et la fidélité des prétendants, ou plutôt du signe de difficultés réelles à sceller un consensus au sein du premier cercle du pouvoir ? Les enjeux économiques imposent pourtant une action gouvernementale forte et renouvelée, alors que le pays fait face aux défis de la vie chère, de la souveraineté alimentaire et de la modernisation des infrastructures. Les investisseurs comme la population espèrent des signaux clairs pour aborder l’année suivante sous de meilleurs auspices. Cependant, à mesure que les semaines s’égrènent, l’hypothèse de voir l’année 2026 s’achever dans ce statu quo institutionnel gagne en crédibilité.

Un calendrier maîtrisé face à l’impatience collective

L’histoire politique camerounaise enseigne que le temps du président s’écoule rarement au rythme des attentes de l’opinion publique ou de la presse. L’art de la gouvernance à Yaoundé repose sur une capacité hors du commun à résister aux pressions extérieures et à imposer son propre rythme au débat public. Le président a souvent démontré par le passé qu’il n’aime pas agir sous le coup de l’urgence ni céder aux spéculations de la rue, s’amusant même parfois des rumeurs alarmistes sur sa santé en déclarant avec ironie : « Certains s’intéressent à ma biographie, je leur donne rendez-vous dans vingt ans. » Si l’année 2026 venait à se conclure sans l’officialisation du nouveau gouvernement ni la nomination du vice-président, ce ne serait pas une première dans les annales du renouveau. Cela confirmerait simplement la persistance d’une méthode où la surprise reste l’un des principaux instruments de contrôle de l’appareil d’État.

Pour la population et la société civile, ce ralentissement de la décision publique engendre un sentiment d’attentisme préjudiciable à la conduite des grandes réformes. Les administrations publiques fonctionnent au ralenti, suspendues aux arbitrages venus d’Étoudi. Néanmoins, l’éventualité d’une annonce de dernière minute avant les échéances d’inventaire de fin d’année demeure toujours sur la table. Que le pouvoir décide de trancher avant le 31 décembre ou de prolonger le suspense au-delà, le message sous-jacent reste identique : le maître du temps demeure le seul décisionnaire des grandes orientations du pays. La transition institutionnelle et le renouveau gouvernemental se feront selon une feuille de route dont le tracé exact demeure jalousement gardé au cœur de la présidence de la République.

 

Oumarou Mey

About Post Author

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Résoudre : *
18 − 8 =


Enregistrez vous à notre newsletter