Cyprien Melibi Melibi: « Nous ne devons plus chercher à christianiser l’Afrique »

Le Promoteur des « Ateliers Jean-Marc Ela » dont l’édition 2025 se tient à Zoetelé revient ici sur l’héritage du célèbre sociologue ainsi que son engagement en faveur des jeunes pour une Afrique souveraine et prospère.

L’arrondissement de Zoétélé dans la région du Sud Cameroun va bientôt accueillir l’édition 2025 des Ateliers Jean-Marc Ela. Depuis quand organisez-vous cette activité et comment se décline-t-elle concrètement ?

La première édition des Ateliers JME a eu lieu en 2013 lors du 5ème anniversaire de sa mort, avec feu Professeur Fabien Eboussi Boulaga come figure de proue. Les Ateliers JME sont en fait un colloque de réflexion décomplexée pour les jeunes sur les thématiques présentes dans l’œuvre intellectuelle du célèbre « sociologue et théologien en boubou », l’Abbé Jean-Marc Ela. En parallèle ou en complémentarité, nous leur donnons aussi une éducation à la conscience et aux valeurs africaines. Par exemple cette, année, nous allons leur donner une initiation à parler quatre langues nationales de notre pays : le Fufuldé (une variété des langues peul), le Bassa (une variété des langues sawa), le Meyou pa (une variété des langues bamiléké) et le Fong (une variété des langues Beti). En outre, nous contribuons aussi modestement à la scolarisation de ces jeunes en leur fournissant les fournitures scolaires ainsi que des bourses d’études.

D’où est venue l’idée d’organiser les Ateliers Jean-Marc Ela ?

Plusieurs facteurs ont contribué à la mise sur pieds des Ateliers JME : premièrement ; le fait que nous ayons été au cœur de l’organisation et de la célébration, deuxièmement le fait qu’en découvrant ses écrits lorsque je fus envoyé aux études en Espagne, quelques mois après son décès. Je fus séduit par la pertinence de sa pensée et dès lors, j’ai opté de réaliser ma thèse de doctorat en théologie

D’où viennent les financements ?

Principalement de la vente de mes livres et d’autres activités que je mène en Espagne telles que des conférences. Il y aussi quelques amis et amies qui contribuent et, naturellement les parents des enfants que nous encadrons.

Quelles sont les principales difficultés rencontrées ?

La rareté des moyens financiers… Nous aimerions bien pouvoir être subventionnés par un quelconque organisme public ou privé. Pour le moment, nous cherchons encore et nous espérons.

Comment évaluez-vous l’impact desdits Ateliers ?

Le travail que nous faisons dans ce projet nous donne globalement satisfaction. Le nombre des jeunes qui participent aux Ateliers augmente chaque année. Pendant dix ans nous avons payé une moyenne de 50 bourses par année scolaire. L’année 2024-2025 a connu un record de 105 boursiers. Nous rendons grâce à Dieu et nous disons grandement merci aux personnes, de plus en plus nombreuses qui nous soutiennent au rang desquelles SE. Mr l’ambassadeur du Cameroun en Espagne qui m’a d’ailleurs fait l’honneur de préfacer la deuxième édition de mon livre : C. MELIBI MELIBI, Grito africano por el derecho a existir, (Valencia 2025)

Dans un contexte africain marqué par les crises politiques, économiques, sociales et la déchéance morale, comment la théologie de la libération prônée par Jean-Marc Ela peut-elle aider le Cameroun et de l’Afrique d’aujourd’hui ?

Dans le contexte sociopolitique africain actuel, il y a certes des crises, qui ne sont d’ailleurs pas un phénomène nouveau. Mais moi, ce que je retiens, c’est surtout la dynamique souverainiste qui est en marche dans certains pays qui ont opté pour conquérir leur indépendance réelle. Je pense particulièrement aux pays de l’AES (l’Alliance des Etats du Sahel) qui sont actuellement un point d’inspiration pour toute l’Afrique. Dans la foulée de cette dynamique, je suis d’ailleurs en train de finaliser un texte actuellement qui sera probablement publié à la fin de cette année avec pour titre « Cuando Africa levanta la voz por su dignidad pisoteada » (Quand l’Afrique lève la voix pour sa dignité piétinée) Pour moi, c’est une telle dynamique qui est l’objectif principal de toute théologie de la libération. JME dit par ailleurs que la théologie de la libération “c’est chaque fois qu’un bras se lève, qu’une voix essaie de dire ce qui ne va pas et qu’on échappe à la peur, quand on est capable d’affronter les situations d’oppression”.

Au-delà des Ateliers, pensez-vous élargir l’horizon en créant par exemple une Fondation Jean-Marc Ela qui pourrait assurer une transmission permanente et plus large de son héritage ?

Notre ambition à promouvoir l’œuvre de JME est grande. Nous pensons que c’est une œuvre indispensable pour l’Afrique d’aujourd’hui et de demain. Nous verrons bien ce que la « main du Seigneur » nous permettra de faire. Nous restons, bien entendu, disposés à collaborer avec toute personne ou toute institution qui se reconnait dans l’œuvre de JME et qui voudrait la promouvoir.

Vos recherches doctorales portent sur la vie et l’œuvre de cet illustre penseur. En quoi son itinéraire résonne-t-il avec votre propre engagement ecclésial et intellectuel ?

Je me définis modestement comme un disciple de JME, comme tant d’autres d’ailleurs. Et, comme disciple, j’essaie d’être fidèle au maître et rester dans la logique de ce que les espagnols appellent « el seguimiento », être un « seguidor » c’est-à-dire, un suiveur du maître. Dans ce sens, j’ai beaucoup exploré le lien entre la biographie et la bibliographie de JME et je peux vous assurer que c’est très passionnant. J’espère pouvoir publier ces travaux un jour. A travers la vie et l’œuvre, j’aime à dire que j’ai découvert une sorte de seconde vocation de ma vocation comme prêtre et intellectuel africain. Je puis juste dire que cet engagement, celui de lutter pour la cause de l’Afrique Noire, est désormais ce qui donne un sens à ma vie et qui sera peut-être la cause pour laquelle je mourrai un jour. Au niveau strictement académique, ma thèse de doctorat porte sur la question de l’émancipation ou développement intégral de l’Africain dans la théologie de JME. Je compte la défendre dans les prochains mois.

Qu’est-ce que vos travaux personnels ont jusqu’ici permis d’obtenir d’inédit sur/de Jean-Marc Ela ?

Vivant actuellement dans le monde hispano-parlant, je publie beaucoup de travaux dans le sens de ce que nous pouvons appeler un « activisme intellectuel » pour une Afrique éveillée. C’est une option d’écriture qui consiste à ne produire que des textes engagés, des textes qui provoquent et secouent les consciences, ce que d’autres peuvent qualifier de « textes qui dérangent ». Bien entendu, je participe aussi à des mouvements et organisations synergiques qui correspondent à ma façon de penser et de travailler ; je peux citer ; le Congreso de teologia de Madrid, le mouvement panafricaniste IV International, la Marcus Garvey University, le Foro de teologia afrocentrada descolonial, etc.

Jean-Marc Ela a suscité des divergences y compris dans l’église. Comment les Ateliers abordent et pérennisent-ils cet héritage critique ?

Je ne pense pas que les divergences que suscitent la vie des personnages marquantes de l’histoire sont l’objectif de leur engagement, sinon la conséquence de la radicalité et de l’exigence de leur discours. Dans ce sens, ce que nous faisons au sein des Ateliers JME c’est d’essayer de nous approprier et de transmettre aux jeunes générations ce que nous pensons être la lucidité de penser et la capacité d’interpeler de JME. C’est cela que d’autres appellent esprit critique.

La pensée de Jean-Marc Ela n’était pas bien appréciée par les pouvoirs publics et c’est un euphémisme. Qu’en est-il des Ateliers qui portent son nom ?

Un africain ou un pouvoir, comme vous dites, qui verrait le discours de JME comme un danger, à mon humble avis, passe totalement à côté des enjeux du contexte africain post colonial. Las africains du XXIème siècle, nous ne devons plus nous permettre d’être des innocents de bonne foi, qui posent mal les problèmes et se surprennent entrain de légitimer les mauvaises solutions. Je pense qu’il est nécessaire pour nous, africains d’aujourd’hui, de ne pas confondre d’ennemis. L’Africain a un problème fondamental qu’Engelbert Mveng avait su identifier et formuler sous le vocable de « paupérisation anthropologique ». Provoquée, structurée et entretenue par ceux que j’appelle les ennemis de notre bien-être (les occidentaux), pendant de longs siècles de domination (esclavage et colonisation), la paupérisation anthropologique a contribué à rendre l’Afrique malade d’elle-même. Je pense donc que, ni la pensée critique ni les penseurs critiques ne peuvent être un problème pour l’Afrique d’aujourd’hui. Tout au contraire, je pense que nous, africains d’aujourd’hui, devons cultiver, personnellement et socialement, la capacité de nous auto questionner et donc de nous auto critiquer comme peuple. Je pense que notre sort au concert des nations en dépend.

Jean-Marc Ela est parti de son Ebolowa natal pour aller éclairer les Camerounais des contrées lointaines. Les Ateliers vont-ils suivre ses pas et être organisés dans d’autres régions du Cameroun ?

Bien entendu ! Nous envisageons déjà organiser l’édition de l’année prochaine dans la région du Centre. Par ailleurs, nous nous réjouissons de la construction actuelle du centre JME à Maroua avec lequel nous aurons un partenariat très solide, les pourparlers sont déjà en cours avec Mgr l’évêque de Maroua-Mokolo. Il est possible que dans un proche avenir, nous organisions une édition des Ateliers JME au Centre JME de Maroua. Pour nous, ça serait tout un symbole.

Un dernier mot ?

Ce dernier mot, je le dirai sur l’une des questions principales de l’œuvre de JME, le christianisme en Afrique. J’aime bien citer sa pensée à ce sujet à travers les phrases suivantes, qui sont en quelque sorte mon leitmotiv. JME dit : « il nous faut redonner à l’Evangile en Afrique toute sa crédibilité, mettre en lumière la force subversive du souvenir du Dieu crucifié. Aussi, si le christianisme veut être autre chose qu’une vaste escroquerie pour les Nègres mystifiés, les églises d’Afrique doivent se compromettre auprès de ceux qui expriment la soif de justice et de liberté qu’éprouve un peuple qui porte sur son visage les marques d’une longue tradition de servitude et de mépris ».

Pour ma part, il est donc principalement question, non pas de continuer à balbutier servilement une prétendue Ecclesia in Africa (Eglise en Afrique) sinon d’édifier réellement et solidement une Ecclesia Africae (Eglise d’Afrique). En somme, je pense qu’il est impératif pour nous, chrétiens et chrétiennes d’Afrique, non pas de christianiser l’Afrique mais d’africaniser le christianisme.

Propos recueillis par Olivier Atemsing Ndenkop

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