Affaire Martinez Zogo :  Du drame d’Ebogo au Tribunal militaire

Alors que les audiences reprennent ces 26 et 27 octobre 2026 à Yaoundé dans un climat de vive tension, retour sur plus de trois années d’investigations, d’arrestations en cascade et de rebondissements judiciaires qui ébranlent l’appareil d’État.

Le 17 janvier 2023 en soirée, la capitale camerounaise devenait le théâtre d’un drame dont les secousses résonnent encore au sommet des institutions républicaines. Martinez Zogo, de son vrai nom Arsène Salomon Mbani Zogo, chef de chaîne d’Amplitude FM et présentateur vedette de l’émission très suivie « Embouteillage », était violemment intercepté par un commando armé devant le poste de gendarmerie de Nkol-Kfoulou. Cinq jours plus tard, le 22 janvier 2023, le corps du journaliste était découvert supplicié et en état de décomposition avancée à Ebogo, dans la banlieue de Yaoundé. La sauvagerie des actes de torture révélée par les premières constatations médico-légales suscitait une vague d’indignation nationale et internationale, contraignant les pouvoirs publics à réagir avec une célérité sans précédent dans l’histoire judiciaire du pays.

Face à la pression populaire et aux exigences des chancelleries étrangères, le président de la République, Paul Biya, ordonnait la création d’une commission d’enquête mixte composée de policiers et de gendarmes pour faire toute la lumière sur cet assassinat. Les premières investigations conduisaient rapidement les enquêteurs sur la piste des services secrets camerounais. En février 2023, la République sombrait dans la stupeur avec l’arrestation de Léopold Maxime Eko Eko, alors directeur général de la Recherche extérieure (DGRE), et du lieutenant-colonel Justin Danwe, directeur des opérations au sein de ce même service de renseignement. Dans le même temps, l’homme d’affaires Jean-Pierre Amougou Belinga, patron du groupe l’Anecdote et figure très influente des milieux d’affaires, était lui aussi interpellé et conduit au Secrétariat d’État à la Défense.

Après un an d’instruction marquée par d’incessantes batailles de procédure et des requêtes en liberté provisoire systématiquement rejetées, le juge d’instruction près le Tribunal militaire de Yaoundé rendait le 29 février 2024 son ordonnance de renvoi. Ce document de plus d’une centaine de pages renvoyait dix-sept accusés devant la juridiction militaire sous divers chefs d’accusation lourds, allant de la complicité d’assassinat à la torture et à la violation de consignes. Léopold Maxime Eko Eko, Jean-Pierre Amougou Belinga, le lieutenant-colonel Justin Danwe ainsi que plusieurs agents des commandos opérationnels de la DGRE se retrouvaient ainsi au centre d’un procès hors norme, dont la première audience publique s’oubrait solennellement le 25 mars 2024.

Depuis l’ouverture des débats au fond en mai 2024, le Tribunal militaire de Yaoundé vit au rythme des dépositions successives et des contre-interrogatoires menés par les différentes parties au procès. La stratégie de la défense s’est rapidement articulée autour de la dénonciation de vices de forme, contestant la légalité de certaines saisies et cherchant à démontrer l’absence d’ordres directs émanant de la hiérarchie pour exécuter le journaliste. De son côté, l’accusation s’appuie sur la matérialité de la logistique déployée, l’utilisation de véhicules de service, le traçage des données téléphoniques et les aveux initiaux faits durant l’enquête préliminaire par certains membres du commando opérationnel pour établir la préméditation et la coordination des opérations.

L’année 2025 a été marquée par une phase cruciale du procès : le défilé des témoins et experts désignés pour éclairer le tribunal sur la chronologie exacte des faits et les responsabilités individuelles. Médecins légistes, experts en télécommunications et officiers ayant pris part aux premières étapes de l’enquête se sont succédé à la barre. Ces auditions ont permis de reconstituer les heures tragiques qui ont précédé le décès de Martinez Zogo, tout en mettant en lumière d’importantes zones d’ombre sur la chaîne de commandement et sur la gestion des pièces à conviction, alimentant d’incessantes joutes verbales entre les avocats de la défense et le ministère public.

Les dépositions clés et les opacités de l’enquête initiale

Le procès a franchi un nouveau cap au cours de l’année 2026 avec l’examen approfondi des actes posés par la commission mixte police-gendarmerie lors des premières semaines ayant suivi le meurtre. Les audiences des 12 et 13 octobre 2026 ont été particulièrement révélatrices des tensions au sein des forces de sécurité. Le contre-interrogatoire du lieutenant-colonel Dieudonné Bialo, 35e témoin de l’accusation et directeur du Service central des recherches judiciaires, a cristallisé les débats. La défense de Léopold Maxime Eko Eko s’est notamment interrogée sur l’intégration formelle de Bialo au sein de la commission d’enquête, son nom ne figurant pas sur les actes initiaux transmis au tribunal.

L’officier a précisé à la barre avoir remplacé le lieutenant-colonel Ayissi Nanga Parfait Arnaud, alors commandant du groupement de gendarmerie du Mfoundi, suite à la sélection de ce dernier pour intégrer les cours de l’École de guerre de Yaoundé. Cependant, les questions des avocats ont mis en relief des chevauchements d’actes d’enquête et des incertitudes sur le rôle exact joué par la gendarmerie du Mfoundi lors de la découverte du corps et des premières saisies d’indices à Ebogo en janvier 2023, instillant le doute sur d’éventuelles altérations des preuves initiales.

Menaces sur les témoins et climat d’intimidation à Yaoundé

La portée du procès a pris une tournure dramatique le 13 octobre 2026 lorsqu’Ayissi Nanga s’est lui-même présenté devant la cour peu après vingt heures. Alors que son audition devait succéder à celle de Bialo, l’officier de gendarmerie a interrompu le cours habituel des débats pour lancer un appel au secours solennel. Affirmant être la cible de menaces de mort directes depuis l’annonce de son témoignage, il a demandé la protection rapprochée de la juridiction militaire pour pouvoir s’exprimer en toute sécurité. Le président du tribunal a immédiatement enjoint au commissaire du gouvernement de prendre les mesures de sécurité requises pour préserver l’intégrité du témoin.

L’inquiétude a grimpé d’un cran quelques jours plus tard. Le samedi 17 octobre 2026, Ayissi Nanga a été brièvement interpellé à Yaoundé et emmené au Secrétariat d’État à la Défense, avant d’être relâché le lendemain 18 octobre 2026, selon des informations révélées par Radio France internationale le 20 octobre 2026. Bien qu’aucun motif officiel n’ait été fourni par le commandement militaire pour justifier cette arrestation, cet événement interpelle fortement les observateurs et soulève des questions majeures sur les garanties apportées aux sachants appelés à déposer.

À l’aube des audiences prévues ce lundi 26 et ce mardi 27 octobre 2026, l’affaire Martinez Zogo demeure un révélateur des enjeux démocratiques et judiciaires du Cameroun. La poursuite du contre-interrogatoire de Dieudonné Bialo et l’audition très attendue d’Ayissi Nanga s’annoncent décisives pour établir la vérité sur la mort du journaliste et prouver la capacité des institutions à mener jusqu’au bout ce procès historique.

 

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