Affaire Martinez Zogo: Paul Biya doit-il intervenir ?

Alors que le procès de l’assassinat du journaliste Martinez Zogo reprend ce 26 octobre 2026 sur fond de menaces contre le témoin clé Ayissi Nanga, l’interrogation grandit sur la nécessité d’une rupture présidentielle face à une longue tradition d’impunité institutionnalisée.

La République retient son souffle à l’approche de la reprise des audiences du procès de l’assassinat de Martinez Zogo devant le Tribunal militaire de Yaoundé, fixée aux 26 et 27 octobre 2026. Au centre des tensions de cette procédure judiciaire suivi avec une extrême attention par l’opinion publique nationale et internationale se trouve le contre-interrogatoire du lieutenant-colonel Dieudonné Bialo.

Toutefois, l’attention générale se porte principalement sur l’audition très attendue du lieutenant-colonel Ayissi Nanga Parfait Arnaud. Cet officier supérieur de gendarmerie, ancien commandant du groupement de gendarmerie du Mfoundi et acteur clé des tout premiers moments de l’enquête, a fait basculer la sérénité du tribunal le 13 octobre 2026.

Présenté à la barre peu après vingt heures, l’officier a supplié le président de la juridiction militaire de lui accorder des mesures de protection rapprochée. Déchiré entre l’exigence morale de livrer sa vérité et la crainte immédiate pour sa sécurité personnelle, il a résumé son dramatique dilemme en évoquant publiquement un choix douloureux entre la colère des puissants et sa propre existence.

Il a affirmé devant la cour recevoir des menaces de mort directes en lien avec son passage imminent à la barre. Le président du tribunal a immédiatement pris acte de cette déclaration solennelle en chargeant le commissaire du gouvernement de prendre les dispositions nécessaires pour assurer la sécurité de l’intervenant.

La tension s’est fortement accrue le samedi 17 octobre 2026 lorsque le lieutenant-colonel Ayissi Nanga a été brusquement interpellé à Yaoundé. Conduit manu militari dans les locaux du Secrétariat d’État à la Défense, il a été remis en liberté le lendemain, le dimanche 18 octobre 2026, ainsi que l’a révélé Radio France internationale dans une dépêche diffusée le 20 octobre 2026.

Bien qu’aucun motif officiel n’ait été communiqué par les autorités administratives ou militaires pour expliquer cette arrestation éclair, la concomitance entre sa demande de protection formulée devant les juges et cette brève mise au secret suscite de profondes inquiétudes. Cette séquence alimente les doutes quant à la protection effective des témoins dans une affaire criminelle d’une telle sensibilité.

Pour bien mesurer la gravité de la situation actuelle, il est essentiel de rappeler les faits fondamentaux de l’affaire Martinez Zogo. En janvier 2023, cet animateur radio emblématique, directeur des informations de la chaîne privée Amplitude FM, avait été violemment enlevé par un commando armé avant d’être torturé. Son corps sans vie et supplicié avait été retrouvé quelques jours plus tard dans un état de décomposition avancée dans la banlieue de Yaoundé.

Cet assassinat ignoble a mis en lumière des dérives graves au sein des services de renseignement et des appareils de sécurité de l’État, entraînant l’inculpation de plusieurs hautes personnalités. Parmi les accusés majeurs figurent notamment Léopold Maxime Eko Eko, ancien directeur général de la Recherche extérieure, ainsi que l’homme d’affaires Jean-Pierre Amougou Belinga.

L’instruction et l’enquête initiale, confiées à une commission mixte composée de gendarmes et de policiers, ont été traversées par des rivalités internes et des incohérences administratives. Au cours des audiences des 12 et 13 octobre 2026, la défense s’est longuement focalisée sur la présence du lieutenant-colonel Bialo au sein de cette commission d’enquête.

Son nom ne figurant pas sur la liste initiale des enquêteurs transmise au tribunal, Bialo a expliqué avoir remplacé Ayissi Nanga après le départ de ce dernier pour l’École de guerre de Yaoundé. Les avocats de la défense cherchent désormais à démêler les actes d’enquête accomplis par le Service central des recherches judiciaires de ceux relevant strictement de la commission mixte, afin de déterminer le rôle exact joué par chaque responsable sécuritaire au cours des premiers jours ayant suivi le meurtre du journaliste.

L’ombre pesante des affaires non élucidées au Cameroun

Face à ce climat de suspicion et d’intimidation judiciaire, la question d’une intervention clarificatrice du chef de l’État, Paul Biya, prend une dimension centrale. Le Cameroun traîne en effet le fardeau d’une longue série de crimes odieux restés impunis, alimentant au sein de la population le sentiment amer d’une justice bloquée dès lors que des intérêts étatiques ou des personnalités d’influence sont impliqués.

La mémoire collective camerounaise reste profondément marquée par le drame survenu en mai 2017 avec la disparition de Mgr Jean-Marie Benoît Bala, évêque de Bafia. Son véhicule avait été retrouvé abandonné sur le pont de l’Enfants-Jésus au-dessus de la Sanaga, contenant un mot laconique indiquant qu’il se trouvait dans l’eau. Son corps repêché le 2 juin 2017 portait des traces de violences, poussant l’Église catholique à rejeter fermement la thèse officielle du suicide par noyade pour dénoncer un assassinat crapuleux. Neuf ans plus tard, l’enquête demeure au point mort et les auteurs de ce crime n’ont jamais été traduits en justice.

Cette affaire non résolue s’inscrit dans le prolongement de tragédies ecclésiastiques tout aussi sombres. Le 23 avril 1995, le père jésuite Engelbert Mveng, historien de renom, anthropologue et figure intellectuelle majeure du continent africain, était brutalement assassiné dans sa résidence à Yaoundé. En dépit de l’émotion internationale et des promesses d’enquêtes approfondies, les commanditaires de ce meurtre n’ont jamais été identifiés.

Quelques années plus tôt, le 3 septembre 1991, Mgr Yves Plumey, évêque émérite de Garoua, était froidement abattu dans sa mission à Ngaoundéré. De même, en août 1992, les sœurs missionnaires de la communauté de Djoum étaient massacrées dans des conditions particulièrement barbares sans que la justice ne parvienne à faire la lumière sur les exécutants de cette tuerie.

L’histoire judiciaire camerounaise est également marquée par des affaires d’État liées aux dérives des forces de sécurité. En janvier 2001, l’affaire des « Neuf de Bépanda » provoquait un scandale retentissant à Douala. Neuf jeunes hommes, interpellés par les éléments du Commandement opérationnel dans le cadre de la lutte contre le grand banditisme, ont disparu sans laisser de trace. Malgré les requêtes répétées des familles et la forte mobilisation des organisations de défense des droits humains, les corps n’ont jamais été restitués et aucune responsabilité administrative ou militaire n’a été établie.

L’exigence d’une rupture face au risque de mascarade

Au regard de cet historique lourd de dossiers classés sans suite, le procès Martinez Zogo représente un test capital pour la crédibilité des institutions judiciaires du pays. La comparution programmée du lieutenant-colonel Ayissi Nanga lors des audiences des 26 et 27 octobre 2026 place les juges militaires et le pouvoir politique face à leurs responsabilités constitutionnelles.

Si un officier supérieur de gendarmerie, directement impliqué dans les premières étapes des investigations, exprime publiquement la crainte d’être éliminé et subit une arrestation arbitraire après avoir sollicité la protection du tribunal, c’est l’ensemble du système de justice et d’État de droit qui se trouve ébranlé dans ses fondements.

Le président de la République, Paul Biya, garant du fonctionnement régulier des pouvoirs publics et de l’indépendance de la magistrature, est directement interpellé par cette situation d’urgence. L’opinion publique attend un signal politique fort garantissant que les témoins à charge comme à décharge puissent déposer en toute sécurité, à l’abri des pressions et des représailles.

L’enjeu dépasse le seul cadre du tribunal militaire de Yaoundé. Il s’agit d’éviter que le meurtre de Martinez Zogo ne rejoigne la triste liste des enquêtes étouffées par le secret et la peur. La reprise des débats en ce mois d’octobre 2026 doit marquer une rupture nette avec les pratiques du passé et démontrer que la vérité judiciaire peut prévaloir, y compris face aux appareils d’État et aux groupes d’intérêts les plus puissants.

 

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