Souveraineté énergétique: Le Cameroun peut-il réussir?
Derrière cette question se cache un enjeu profondément politique, tant l’énergie conditionne aujourd’hui la croissance économique, la stabilité sociale et la crédibilité de l’action publique.
La vision 2035 du Cameroun ambitionne de faire du pays une économie émergente, industrialisée et compétitive. Mais à moins d’une décennie de cette échéance, une interrogation s’impose avec insistance : le Cameroun peut-il réellement atteindre cet objectif sans disposer d’une véritable souveraineté énergétique ? Depuis plusieurs années, les gouvernements successifs ont fait de l’augmentation de la production électrique un axe prioritaire. Barrages hydroélectriques, centrales à gaz, renforcement du réseau de transport et électrification rurale figurent parmi les grands chantiers engagés. Pourtant, les délestages récurrents, les difficultés d’accès à l’électricité dans plusieurs localités et les plaintes des industriels témoignent d’un décalage entre les ambitions affichées et les réalités du terrain.
Pour l’économiste Dieudonné Essomba, aucun projet de transformation économique ne peut prospérer durablement sans une énergie abondante, fiable et accessible. Dans ses analyses publiques, il souligne que l’industrialisation repose d’abord sur la capacité d’un État à garantir une alimentation électrique stable aux entreprises et aux ménages. Même constat chez Edmond Kuaté. L’économiste insiste depuis plusieurs années l’énergie est le facteur de production le plus important. chez Célestin Bedzigui. L’économiste insiste depuis plusieurs années sur le fait que l’énergie constitue un levier stratégique de souveraineté. Selon lui, un pays qui ne maîtrise ni sa production ni sa distribution d’électricité compromet sa compétitivité, décourage les investissements et ralentit la création d’emplois.
Au-delà des considérations techniques, la question est devenue éminemment politique. La souveraineté énergétique ne se limite plus à produire davantage de mégawatts. Elle renvoie à la capacité de l’État à planifier ses investissements, sécuriser ses infrastructures, diversifier ses sources d’approvisionnement et garantir un accès équitable à l’électricité sur l’ensemble du territoire. Le pays dispose pourtant d’atouts considérables. Son potentiel hydroélectrique figure parmi les plus importants d’Afrique centrale. À cela s’ajoutent des ressources en gaz naturel, un fort ensoleillement favorable au solaire ainsi qu’un potentiel encore peu exploité dans les énergies renouvelables. Le défi réside moins dans l’absence de ressources que dans leur valorisation effective.
Les chercheurs spécialisés dans le secteur énergétique relèvent toutefois plusieurs obstacles : lenteurs administratives, difficultés de financement, retards dans l’exécution des projets, insuffisance des infrastructures de transport de l’électricité et gouvernance perfectible. Ces contraintes continuent de freiner la montée en puissance du secteur alors même que les besoins des ménages et des industries augmentent rapidement.
Pour de nombreux économistes, l’échéance de 2035 ne pourra être atteinte qu’à condition de faire de l’énergie une priorité politique nationale. « Si nous voulons atteindre l’émergence, nous devons investir sur l’amélioration des infrastructures de production. Avant de chercher 700 milliards FCFA pour améliorer la capacité de production de la Sonara, il faudra aussi chercher de l’argent pour améliorer la capacité de la SCDP en termes de stockage. Faudrait qu’on montre qu’on a la capacité de planification, qu’on a des choix stratégiques qui permettent d’envisager un développement véritablement durable », a rappelé Edmond Kuaté. Cela suppose une meilleure coordination entre les administrations, une accélération des investissements, une plus grande implication du secteur privé et un renforcement de la transparence dans la conduite des grands projets.
La souveraineté énergétique apparaît ainsi comme bien plus qu’une question d’infrastructures. Elle constitue un choix de gouvernance et un indicateur de la capacité de l’État à accompagner sa propre transformation économique. Car sans une énergie disponible, compétitive et durable, l’industrialisation restera limitée, les investisseurs demeureront prudents et les ambitions de la vision 2035 risquent de se heurter aux réalités du terrain. L’émergence ne se décrète pas. Elle se construit par des politiques publiques cohérentes, des investissements soutenus et une gouvernance capable de transformer les immenses potentialités énergétiques du Cameroun en véritable moteur de développement. À l’approche de 2035, la souveraineté énergétique s’impose donc comme l’un des principaux tests de crédibilité du projet politique porté par l’État.
Diane Kenfack

