Parlement: Le grand flou de juin

Alors que l’ouverture des travaux demeure suspendue à la population des décrets présidentiels attendus d’ici le 2 juin 2026, l’Assemblée nationale et le Sénat s’apprêtent à entamer un sprint législatif de 30 jours, pris en étau entre réajustements budgétaires imposés par les chocs géopolitiques mondiaux et contraintes logistiques du sommet de la Francophonie.

Un silence de plomb enveloppe les couloirs du Palais des Congrès et du Sénat. À quelques encablures de la date traditionnelle d’ouverture de la deuxième session ordinaire de l’année législative, le décret présidentiel portant convocation des députés et des sénateurs se fait toujours attendre. Cette absence d’officialisation, bien que familière dans les usages de l’appareil étatique camerounais, installe une atmosphère de flottement au sein de la classe politique, des chancelleries et des administrations sectorielles.

Habituellement, l’exécutif fixe les règles du jeu plusieurs semaines en amont afin de permettre aux états-majors des partis, aux commissions techniques et aux ministères d’affiner leurs dossiers respectifs. Pour cette cuvée 2026, les parlementaires naviguent à vue, suspendus aux arbitrages exclusifs du chef de l’État. Selon des indiscrétions concordantes issues des cercles du pouvoir, le rideau pourrait se lever le jeudi 2 juin. Mais tant que le précieux document signé de la main du président de la République n’a pas été lu au journal parlé de la radio nationale, tout reste soumis au domaine des conjectures.

Ce retard à l’allumage ne manque pas de susciter des interrogations au sein d’une opinion publique déjà éprouvée par une conjoncture économique difficile. Le fonctionnement des institutions républicaines se trouve ainsi rythmé par une forme de secret propre au système politique camerounais, où le calendrier législatif, bien que balisé par des principes constitutionnels, plie sous le poids de la volonté présidentielle. Les parlementaires, qu’ils appartiennent à la majorité ou à l’opposition, en sont réduits à des supputations de couloir, tandis que les services administratifs des deux chambres tournent à plein régime pour anticiper une ouverture qui se fera, comme toujours, au pas de course.

Le Débat d’orientation budgétaire, cœur battant de la session

Au-delà de l’enjeu de calendrier, l’excitation qui entoure la session de juin tient à sa nature hautement technique et stratégique. C’est au cours de ces trente jours de conclave que s’opère le grand oral des finances publiques : le Débat d’orientation budgétaire (DOB). Introduit par les réformes de la loi portant régime financier de l’État, le DOB est l’instant de vérité où le gouvernement présente la trajectoire macroéconomique du pays pour les trois prochaines années et pose les jalons de la Loi de finances de l’exercice subséquent. Cet exercice, qui se veut transparent et participatif, permet théoriquement d’aligner les choix budgétaires sur les priorités réelles de développement définies par la Stratégie Nationale de Développement (SND30).

Ce rendez-vous est avant tout une grande revue à mi-parcours. Les parlementaires vont passer au crible l’exécution du budget de l’année en cours, analysant ligne par ligne les niveaux de mobilisation des recettes fiscales et douanières, ainsi que le rythme de décaissement des dépenses d’investissement. C’est à la lumière de ces évaluations que l’exécutif soumettra, selon toute vraisemblance, une ordonnance portant collectif budgétaire. Cet outil de réajustement est devenu systématique ces dernières années, illustrant la difficulté récurrente à tenir les prévisions initiales face aux contingences intérieures et extérieures. Il permet de corriger les cibles de recettes et d’ajuster l’enveloppe globale de l’État aux dures réalités des indicateurs économiques.

Le débat de cette année s’annonce particulièrement houleux. Les députés entendent exiger des clarifications sur l’allocation des ressources publiques, souvent jugée déconnectée des réalités du terrain. La question de l’efficacité de la dépense publique sera au centre des discussions, alors que plusieurs projets d’envergure nationale accusent des retards de livraison considérables en raison de tensions de trésorerie ou de lourdeurs bureaucratiques. Le gouvernement devra justifier ses choix face à des élus de plus en plus soucieux de présenter un bilan reluisant à leurs bases électorales respectives, à l’approche des prochaines échéances politiques régionales et législatives.

Le spectre du conflit au Moyen-Orient sur les finances publiques

L’exercice de prévision budgétaire s’annonce d’autant plus difficile que le Cameroun subit de plein fouet les contrecoups des tensions géopolitiques mondiales. L’escalade militaire au Moyen-Orient entre Israël et l’Iran dicte en partie la santé du Trésor public camerounais via les marchés internationaux de l’or noir. Pour une économie encore largement dépendante des exportations de matières premières brutes, la moindre fluctuation du cours du baril de pétrole a des répercussions immédiates sur les équilibres macroéconomiques globaux.

L’onde de choc de ce conflit se traduit par une volatilité et une hausse des cours mondiaux du brut. Pour le Cameroun, cette situation s’apparente à une arme à double tranchant. D’un côté, la hausse du prix du baril au-delà des prévisions prudentielles inscrites dans la Loi de finances initiale offre une bouffée d’oxygène inattendue. Elle permet à la Société nationale des hydrocarbures (SNH) de reverser des dividendes plus importants à l’État, consolidant ainsi les recettes non fiscales. Ces ressources supplémentaires sont cruciales pour combler les déficits accumulés dans d’autres secteurs de l’économie et pour faire face aux impératifs sécuritaires aux frontières.

D’un autre côté, cette embellie apparente cache un piège budgétaire redoutable. Une hausse prolongée des cours mondiaux du pétrole entraîne mécaniquement une augmentation des prix des produits raffinés importés. Le Cameroun ne disposant plus d’une capacité de raffinage locale fonctionnelle depuis l’incendie de la Sonara, le pays subit de plein fouet le coût d’importation des carburants. Pour maintenir les prix à la pompe à un niveau socialement tolérable et éviter une explosion du coût de la vie, l’État est contraint d’alourdir l’enveloppe allouée aux subventions pétrolières. Ce mécanisme de soutien, extrêmement vorace en liquidités, vient détruire les efforts de maîtrise des dépenses publiques et ampute le budget d’investissement de ressources qui auraient pu être orientées vers l’éducation, la santé ou le développement des infrastructures de base.

Maixent Fegue

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