Crise anglophone: Dix ans de larmes et de sang

Alors que le conflit anglophone s’apprête à franchir le seuil douloureux de sa dixième année en octobre prochain, le pays mesure l’immensité d’une tragédie qui continue de briser des vies et de meurtrir les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest.

Il est des deuils qui ne font plus la une mais qui déchirent silencieusement les foyers chaque matin. Dans les rues de Bamenda et de Buea, le compte à rebours macabre de la décennie s’égrène dans la fatigue de femmes et d’hommes pris en étau par l’histoire. Une décennie perdue, faite de barricades, de couvre-feux et de larmes ravalées, pour un conflit qui n’a jamais cessé de consumer le quotidien des habitants. Près de dix ans après les premières étincelles, parler d’oubli relève de l’illusion : la guerre est bien active, les combats meurtrissent les cœurs, et la vie des civils demeure suspendue au rythme des drames quotidiens et des sursauts sécuritaires de l’État.

Un lourd tribut humain

Le bilan humain de cette décennie déchirante donne le vertige à la mesure des vies fauchées et des drames qui endeuillent les concessions. Selon les estimations convergentes d’organisations humanitaires et onusiennes, le conflit a déjà fait plus de 6 000 morts civils et militaires, transformant des villages autrefois riants en zones fantômes. Des familles entières ont été décimées au détour d’un champ ou surprises dans leur sommeil par des flammes criminelles. À cela s’ajoute la tragédie invisible de plus de 600 000 déplacés internes, contraints de fuir pour survivre et s’entassant dans la promiscuité et la précarité des grandes villes comme Douala et Yaoundé, tandis que plus de 80 000 autres ont trouvé refuge par-delà la frontière nigériane. Pour ces mères qui élèvent leurs enfants loin de chez elles, la maison n’a plus de murs, la terre nourricière a été abandonnée et l’angoisse est devenue le pain quotidien. La peur s’est installée dans les têtes, façonnant une génération entière de jeunes qui n’ont connu que le fracas des armes, l’inquiétude viscérale au ventre et la menace permanente des enlèvements contre rançon.

La jeunesse sacrifiée et l’école en ruines

La jeunesse paie le prix le plus cruel à travers la destruction méthodique de son avenir et des sanctuaires du savoir, une tragédie cruellement illustrée par les soubresauts de la rentrée de septembre 2026. Dans ces régions, des milliers de tables-bancs ont été réduites en cendres dans les incendies d’écoles, délaissées dans des salles de classe abandonnées ou souillées par la violence des affrontements, privant les enfants de leur droit le plus fondamental. À Wum, dans le Nord-Ouest, le sacrifice quotidien s’est rappelé à tous le 8 septembre lorsque le commissaire divisionnaire Mbah Tobie Damase a été mortellement abattu lors d’une attaque barbare contre un établissement de formation, au cours de laquelle cinq enseignants ont été brièvement enlevés avant d’être arrachés au pire. Face à cette insécurité persistante, les chiffres dressés par l’Unicef et les autorités locales soulignent l’ampleur du désastre : dans les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest, 2 463 écoles demeurent désespérément non opérationnelles, laissant pas moins de 223 749 enfants totalement déscolarisés. Malgré le courage admirable de milliers d’élèves qui reprennent le chemin des classes sous la haute surveillance des forces de l’ordre, le spectre de la violence continue de planer sur les salles de classe dévastées.

Un tissu économique saigné à blanc

Sur le plan économique, le géant endormi des régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest a été méthodiquement ruiné, brisant des destins de travailleurs et de petits entrepreneurs. Autrefois grenier agricole du pays et véritable poumon agro-industriel grâce à des fleurons comme la Cameroon Development Corporation (CDC), qui faisait vivre plus de 22 000 salariés avant la crise, la zone est aujourd’hui exsangue. Les immenses exploitations de palmier à huile, d’hévéa et de bananeraies ont été ravagées ou abandonnées, plongeant des communautés entières dans le dénuement. Les paysans ne peuvent plus labourer leurs terres en toute sécurité, les commerçants ploient sous le double joug des taxes arbitraires prélevées par les groupes armés et de l’effondrement de leur pouvoir d’achat. Les fameux mots d’ordre de villes mortes, imposés par la terreur chaque semaine, achèvent de paralyser des marchés locaux qui faisaient bouillir la marmite de milliers de mères de famille.

L’impasse politique et la genèse d’un engrenage fatal

La permanence de cette fournaise humaine s’est encore vérifiée au sommet de l’État. Pas plus tard que le 17 septembre 2026, le Premier ministre Joseph Dion Ngute a présidé à l’Immeuble Étoile une réunion d’urgence consacrée à la situation sécuritaire et au suivi de la rentrée scolaire dans ces zones meurtries. Exigeant une mobilisation accrue des administrateurs, des chefs traditionnels et des figures locales, le chef du gouvernement tente de panser les plaies d’une région fracturée. Mais les gouverneurs du Nord-Ouest et du Sud-Ouest, Adolphe Lele Lafrique et Bernard Okalia Bilai, ont beau marteler que la situation est sous contrôle avec des dizaines de milliers d’élèves courageusement enregistrés, le fossé de la douleur et de la défiance reste abyssal.

Pour comprendre comment ce drame s’est enraciné, il faut replonger aux origines de la crise, en octobre 2016. Tout commence par des revendications corporatistes pacifiques menées par les avocats anglophones, qui protestaient contre la continentalisation du droit civil par l’introduction de magistrats francophones dans les tribunaux, rapidement rejoints par les enseignants protestant contre la marginalisation du sous-système éducatif anglophone. Face aux atermoiements et à la réponse jugée trop rigide des autorités, la contestation sociale s’est radicalisée, galvanisée par des figures autonomistes. Le basculement dans la confrontation armée est survenu fin 2017 avec la proclamation unilatérale d’indépendance de la République imaginaire d’« Ambazonie », entraînant une spirale infernale d’attentats contre les forces de l’ordre, de répression militaire, d’enrôlement de jeunes désœuvrés et d’exactions de part et d’autre. Pris en étau, les habitants de ces régions vivent aujourd’hui l’interminable répétition d’une guerre sans vainqueur, rappelant qu’aucune nation ne peut prospérer en laissant une part de ses enfants pleurer dans les ruines.

Maixent Fegue

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