Crise anglophone: Le pari perdu du Grand Dialogue national
Plusieurs années après sa convocation en grande pompe par le président Paul Biya pour solder la crise anglophone, le Grand Dialogue national laisse l’amer sentiment d’une promesse inachevée face à l’enlisement persistant de la guerre dans le Nord-Ouest et le Sud-Ouest.
Il est des messes politiques dont l’écho se brise trop vite contre le mur implacable des réalités. Entre fin septembre et début octobre 2019, l’État camerounais tentait un coup de poker diplomatique et sociétal d’envergure pour tenter d’éteindre l’incendie qui consumait déjà les provinces anglophones. En réunissant au Palais des Congrès de Yaoundé un aréopage hétéroclite de plus d’un millier de délégués, regroupant figures politiques de tous bords, autorités religieuses et traditionnelles respectées, représentants de la société civile agissante et membres d’une diaspora aux avis partagés, le pouvoir entendait frapper un grand coup pour l’histoire. Porté en première ligne par le Premier ministre Joseph Dion Ngute, ce Grand Dialogue national devait acter la réconciliation nationale, panser les plaies profondes des revendications historiques et offrir une boussole institutionnelle salvatrice pour éviter le basculement total du pays dans le chaos.
Des années plus tard, à l’heure où le conflit s’achemine lourdement vers sa dixième année d’existence, le bilan de cette grand-messe ressemble à un cruel rendez-vous manqué. Les résolutions phares censées redessiner le visage de l’unité nationale et apaiser les rancœurs se heurtent chaque jour à la dureté d’un terrain boueux où les armes n’ont jamais cessé de résonner, transformant l’espoir sincère d’une paix des braves en une parenthèse politique presque irréelle.
L’architecte de la dernière chance et les promesses de Yaoundé
Pour mesurer l’ampleur du fossé qui sépare les ambitions affichées d’alors et le chaos persistant d’aujourd’hui, il faut se souvenir de la fébrilité palpable qui régnait dans les couloirs du pouvoir au moment de concevoir cette initiative. Face à l’escalade militaire qui meurtrissait les régions anglophones et aux pressions croissantes exercées par les chancelleries et les partenaires internationaux, le chef de l’État avait accédé à une demande pressante de concertation globale. Réparties méthodiquement au sein de commissions thématiques dédiées à la décentralisation, au bilinguisme, aux réformes des systèmes éducatif et judiciaire, au retour des réfugiés, à la reconstruction des infrastructures ou encore au désarmement progressif des ex-combattants, les têtes pensantes de la nation avaient disséqué les maux profonds d’un pays fracturé.
Les débats intenses avaient finalement accouché de recommandations fortes, saluées à l’époque par les observateurs comme le point de départ d’un pacte républicain totalement renouvelé. Parmi les actes forts brandis par Yaoundé figurait l’octroi d’un statut spécial taillé sur mesure pour les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest, censé répondre enfin aux aspirations légitimes d’autogestion culturelle, éducative et judiciaire. De même, la mise en place de centres de Désarmement, Démobilisation et Réinsertion et l’adoption d’un vaste plan de reconstruction matérielle devaient permettre de tourner définitivement la page des violences fratricides.
Du papier des résolutions à la poudrière du terrain
Mais entre l’encre soignée des rapports officiels et la boue des sentiers meurtris de Bamenda, de Kumba ou de Wum, le gouffre s’est révélé abyssal pour les populations prises en étau. Le fameux statut spécial, bien qu’ayant consacré la création institutionnelle d’assemblées régionales, est rapidement apparu comme un habit trop large, rigide et totalement inopérant face à la réalité brutale d’une guerre ouverte. Les conseillers régionaux et les municipalités peinent cruellement à exercer leurs compétences sous la contrainte permanente d’une insécurité généralisée. Les infrastructures scolaires et sanitaires détruites peinent à être réhabilitées en profondeur, prises en tenaille entre les destructions de la guerre et la menace constante des exactions des groupes armés.
Surtout, le péché originel de ce conclave historique résidait dans l’absence criante des principaux chefs séparatistes armés. En refusant obstinément de négocier avec les tenants radicaux de l’indépendance de la République ambazonie, qu’ils soient en exil à l’étranger ou incarcérés dans les prisons du pays, le pouvoir a organisé un dialogue entre convaincus. Les extrémistes ont immédiatement balayé les conclusions de la commission d’un revers de main, qualifiant l’événement de simple mascarade cosmétique destinée à amuser la galerie internationale. Les mesures d’apaisement ponctuelles décrétées par la suite, telles que la libération de quelques centaines de détenus politiques, n’ont jamais suffi à briser la dynamique mortifère de la radicalisation sur le terrain.
Le mirage du dialogue face au fracas persistant des armes
Des années plus tard, le constat dressé sur le plan sécuritaire, économique et humain est particulièrement cruel pour les concepteurs du dialogue. Les réunions d’urgence se suivent régulièrement à l’Immeuble Étoile pour tenter de piloter au forceps des rentrées scolaires sous haute protection militaire, face à des milliers d’écoles toujours fermées et à une jeunesse massivement déscolarisée et livrée à elle-même. Les groupes armés continuent d’imposer leur loi par la terreur aveugle, les enlèvements ciblés et le chantage récurrent aux villes mortes qui asphyxient l’économie locale.
Le Grand Dialogue national, censé solder définitivement la crise par la seule force de la concertation et d’une générosité institutionnelle calculée, apparaît rétrospectivement comme un outil diplomatique conçu pour gagner du temps politique plutôt qu’à consentir aux véritables compromis profonds qui s’imposaient. Faute d’une audace structurelle pour traiter courageusement les racines historiques de la marginalisation identitaire, la montagne de Yaoundé a finalement accouché d’une réponse administrative insuffisante, laissant les populations locales durablement prisonnières d’une spirale sans fin.

