4ᵉ Recensement général: Deux mois de plus pour sauver la fiabilité des données
Face aux contraintes logistiques et au risque de sous-couverture démographique, le Premier ministre, Joseph Dion Ngute, a repoussé la fin du dénombrement au 15 septembre 2026 afin d’offrir au pays une cartographie exacte des besoins futurs de sa population.
Pour une seconde fois, le quatrième Recensement général de la population et de l’habitat (RGPH-4) ne s’achèvera pas à la date initialement inscrite au calendrier. Par un nouvel arrêté signé le vendredi 31 juillet 2026, le Premier ministre, Joseph Dion Ngute, a formellement prorogé la phase de collecte sur le terrain jusqu’au 15 septembre prochain. Au-delà du simple réajustement administratif, cette décision met en lumière la complexité et l’ampleur de l’une des plus vastes opérations statistiques jamais engagées au Cameroun. Si l’extension des délais perturbe le calendrier initial, elle traduit la volonté de ne pas sacrifier l’exhaustivité des données sur l’autel de la rapidité. Derrière le décompte des ménages se dessine en effet la trajectoire du pays pour les quinze prochaines années, où chaque individu omis représente un risque de dysfonctionnement dans la future programmation des écoles, des hôpitaux, des logements et des réseaux d’eau ou d’électricité.
Lancée le 24 avril 2026 pour une durée théorique de trente-cinq jours, l’opération devait initialement s’achever le 29 mai 2026. Cependant, la phase effective de dénombrement n’ayant démarré qu’à la mi-mai après la reconnaissance des zones censitaires, un premier arrêté gouvernemental avait repoussé la clôture au 31 juillet 2026. Ce premier décalage s’est rapidement avéré insuffisant en raison d’accumulations de contraintes logistiques, du retard dans le paiement des indemnités des agents recenseurs ayant provoqué des mouvements de grève, ainsi que de l’immensité des zones enclavées difficiles d’accès. La décision d’accorder une seconde rallonge jusqu’au 15 septembre s’explique également par la complexité inédite de ce dispositif, qui couple pour la première fois le dénombrement de la population à un Recensement général de l’agriculture et de l’élevage.
Rebelote
Ce manque de maîtrise du calendrier ravive le souvenir du troisième recensement général, conduit en novembre 2005 avec huit ans de retard sur le calendrier décennal préconisé par les instances internationales, le précédent remontant à 1987. L’opération de 2005 avait essuyé de virulentes critiques en raison de nombreuses zones d’ombre, de multiples ménages affirmant n’avoir jamais été visités par les agents recenseurs, et surtout d’un délai d’attente de cinq ans avant la publication des résultats définitifs en 2010. Ces chiffres tardifs, reposant sur des modélisations rétrospectives pour compenser le temps perdu, avaient suscité de nombreux doutes quant à leur fiabilité effective. C’est précisément pour éviter de reproduire ces erreurs du passé que les autorités actuelles semblent privilégier un allongement de la collecte sur le terrain plutôt qu’une clôture hâtive aux résultats tronqués.
Sur le plan comptable, le recensement de 2005 avait officiellement dénombré 17 463 836 habitants sur l’ensemble du territoire national. En l’absence de données fraîches depuis plus de vingt ans, les institutions internationales spécialisées dans les questions démographiques, telles que le Département des affaires économiques et sociales des Nations Unies ou la Banque mondiale, estiment aujourd’hui que la population camerounaise a franchi la barre des 30 millions d’habitants. Ces modèles prévisionnels soulignent une croissance démographique soutenable de plus de 2,5 % par an, portée par la jeunesse extrême de la population dont l’âge médian frôle les 18 ans. La confrontation des projections onusiennes avec les réalités du terrain constitue ainsi la véritable clé de voûte de cette opération statistique.
Enjeux et perspectives
Un recensement national valide constitue la photographie structurelle de la nation. Ses résultats conditionnent directement les choix d’investissement de l’État, l’orientation des bailleurs de fonds internationaux ainsi que la budgétisation des collectivités territoriales décentralisées. Une donnée incomplète ou biaisée risquerait d’entraîner des erreurs de planification aux conséquences durables pour le développement du pays.
L’enjeu de cette mise à jour démographique est tout aussi prépondérant sur le plan économique. Les administrations publiques, tout comme les investisseurs privés, les établissements financiers et les entreprises, s’appuient quotidiennement sur ces indicateurs pour évaluer la taille des marchés, mesurer les bassins d’emploi et cibler leurs implantations stratégiques. Une municipalité dont la population serait sous-estimée risquerait de percevoir des dotations budgétaires insuffisantes et de souffrir d’un sous-équipement chronique en infrastructures publiques durant des années. À l’inverse, une connaissance précise des dynamiques locales garantit une allocation équitable et efficiente des ressources de l’État.
Sur le plan budgétaire, cette double prorogation engendre un surcoût indéniable, le budget initial estimé à plus de 13 milliards de FCFA se trouvant alourdi par le maintien prolongé des équipes et des équipements. Néanmoins, ce coût additionnel doit être analysé comme un investissement nécessaire, le prix de l’imprécision statistique s’avérant infiniment plus élevé pour la collectivité à long terme. En choisissant de repousser la date finale au 15 septembre, le Gouvernement fait le pari de la rigueur scientifique afin de livrer des données crédibles, capables d’éclairer l’action publique.
Diane Kenfack

